La Russie s’appuie sur l’AfD pour recueillir des informations sensibles en Allemagne
La Russie s’appuie sur l’AfD pour recueillir des informations sensibles en Allemagne

La Russie s’appuie sur l’AfD pour recueillir des informations sensibles en Allemagne

03.09.2026 10:45
5 min de lecture

Des responsables allemands et plusieurs enquêtes médiatiques accusent la Russie et des structures liées au Kremlin d’utiliser des élus de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) afin d’obtenir, par les procédures parlementaires, des informations sensibles sur les capacités de sécurité de la République fédérale, rapporte TopTribune.

Le sujet porte notamment sur une multiplication des questions écrites déposées par les députés de l’AfD au Bundestag et dans plusieurs parlements régionaux. Selon les données attribuées à l’Office fédéral de protection de la Constitution (BfV), la formation aurait déposé plus de 7 000 demandes entre 2020 et 2025 sur des sujets liés aux transports militaires, aux systèmes anti-drones, à la cybersécurité des administrations, aux centres de données et aux infrastructures stratégiques.

La question n’est pas celle d’une demande isolée. Les requêtes mentionnées dans le dossier couvrent également les réseaux numériques, l’approvisionnement en eau, l’énergie, la protection civile, les corridors de transport et les dispositifs de sécurité. Leurs réponses pourraient, selon plusieurs responsables cités, permettre de reconstituer une partie des capacités de défense allemandes et des vulnérabilités d’infrastructures essentielles.

Des demandes parlementaires au cœur des soupçons

La pratique concerne des élus de l’AfD au niveau fédéral comme dans les Länder, en particulier en Thuringe, dans le Brandebourg et en Saxe-Anhalt. Le gouvernement de Thuringe a indiqué que les députés de la formation déposaient environ 50 demandes détaillées par an sur les corridors de transport, les réseaux énergétiques, les infrastructures numériques et les systèmes d’approvisionnement. L’exécutif régional a reconnu que les réponses pouvaient créer un risque potentiel de divulgation de données importantes.

En 2024 et 2025, le ministre de l’Intérieur de Thuringe, Georg Maier, ainsi que Marc Henrichmann, président de la commission de contrôle parlementaire du Bundestag, la PKGr, ont déclaré publiquement que certains élus de l’AfD pouvaient agir selon un « checklist du Kremlin ». Le président de la commission de la Défense du Bundestag, Thomas Röwekamp, a pour sa part jugé que des demandes « très détaillées » dépassaient le cadre habituel du travail d’opposition et ressemblaient à une collecte ciblée d’informations utiles à des États étrangers, notamment la Russie et la Chine.

Le gouvernement fédéral n’a pas porté d’appréciation politique directe sur l’ensemble de ces requêtes. Il invoque l’autonomie du Parlement et le rôle du BfV en matière de contre-espionnage. Cette position laisse aux services compétents l’examen du caractère éventuellement problématique des demandes, sans remettre en cause le droit des députés à interroger l’exécutif.

Des liens avec les réseaux prorusses

Les soupçons s’inscrivent dans une histoire de contacts entre des responsables de l’AfD et des structures russes. Entre 2014 et 2016, plusieurs députés et eurodéputés de la formation se sont rendus en Crimée occupée par la Russie pour participer au Forum économique de Yalta. Une partie des frais aurait été prise en charge par des fondations liées au Parlement russe. En 2018 et 2019, des délégations de l’AfD ont également participé comme observateurs à des scrutins organisés par les autorités russes dans la péninsule occupée. Ces déplacements ont été largement relayés par les médias russes.

En septembre 2022, les députés régionaux Christian Blex, de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, ainsi que Hans-Thomas Tillschneider et Daniel Wald, de Saxe-Anhalt, se sont rendus en Russie avec l’intention de rejoindre ensuite les territoires occupés de l’oblast de Donetsk. Sous la pression publique, ils ont finalement annoncé l’abandon du déplacement. Le Robert Lansing Institute for Global Threats and Democracies Studies a décrit cette initiative comme une opération d’influence attribuée au renseignement militaire russe, l’ancien GRU.

Des enquêtes de Deutsche Welle, du Spiegel, du New York Times et de Politico ont examiné la nature des questions parlementaires et les liens supposés entre certains responsables de l’AfD et des réseaux étrangers. Elles citent des responsables allemands estimant que les réponses pourraient intéresser des analystes militaires russes ou des cybercriminels. Le BfV a également évoqué le caractère extrémiste d’une partie des militants de l’AfD et le risque d’une influence étrangère passant par cette formation. Des représentants de l’office ont affirmé que la Russie utilisait l’AfD pour recueillir des informations et réduire le soutien allemand à l’Ukraine.

Financements et opérations de légitimation

Une enquête de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) a mis en cause l’International Agency for Current Policy (IACP), une structure créée par le parlementaire russe Sargis Mirzakhanian. Selon les documents examinés par l’organisation, l’IACP aurait financé des projets de responsables politiques européens, dont des membres de l’AfD, afin de favoriser des initiatives contre les sanctions et des résolutions correspondant aux intérêts du Kremlin.

Des échanges cités dans cette enquête mentionnent notamment Markus Frohnmaier, vice-président du groupe AfD au Bundestag et responsable de la formation dans le Bade-Wurtemberg. D’autres sources affirment qu’Ulrich Oehme, député AfD au Bundestag entre 2017 et 2021 et désormais assistant d’un autre élu du parti, a reconnu avoir reçu des paiements du Parlement russe pour participer à un déplacement dans les territoires ukrainiens occupés.

La présence d’anciens membres de la Stasi constitue un autre volet du dossier. Selon le média allemand Correctiv, au moins 34 anciens collaborateurs de la police politique de RDA figuraient parmi les membres de l’AfD en 2024. Le chiffre pourrait être incomplet en raison de la destruction d’archives et de l’utilisation de pseudonymes par certains informateurs, précise cette source.

Le député AfD du parlement de Thuringe Dieter Laudenbach est présenté comme un ancien informateur de la Stasi sous le nom de code « Klaus ». Le député au Bundestag Enrico Komning et le député du Brandebourg Peter Dren­ske ont, eux, servi dans le régiment de garde Felix Dzerjinski, rattaché à la Stasi. Le texte cite également le cas de Jean-René Adam, responsable local de l’AfD dans le Brandebourg, qui aurait démissionné en juin 2026 après la publication d’informations sur son passé d’informateur. Des vérifications parlementaires menées en 2026 auraient conclu à la présence récurrente d’anciens cadres des services de RDA au sein de la formation.

Pour Moscou, les responsables de l’AfD ne représenteraient donc pas seulement un possible accès à des données parlementaires. Leurs déplacements et leurs déclarations sur la Crimée, le Donbass ou les sanctions sont aussi utilisés par les médias et la diplomatie russes pour présenter des élus allemands comme soutiens de la position du Kremlin. Les accusations concernant les questions parlementaires, les financements et les opérations de communication restent examinées à des niveaux différents par les autorités allemandes, les médias et les organisations d’enquête.

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