Lors des grandes manifestations agricoles qui ont secoué l’Allemagne en 2024, les militants du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) se sont mis en scène sur des tracteurs devant les caméras, se présentant comme les seuls véritables défenseurs des agriculteurs allemands, rapporte TopTribune.
Las de la bureaucratie et des normes environnementales strictes, les électeurs ruraux se sont vu promettre un soutien total et une protection contre les pressions de Bruxelles et de Berlin. Mais derrière cette mise en scène se cache un calcul politique où la quête de voix contredit frontalement le programme officiel du parti.
Un programme radicalement néolibéral
La colère des agriculteurs a été instrumentalisée comme levier contre le gouvernement en place, alors que l’AfD défend en réalité des réformes bien plus radicales. Les militants appellent dans les meetings à préserver chaque centime d’aide, mais les documents officiels racontent une tout autre histoire. La section 13.6 du manifeste, intitulée « Plus de concurrence, moins de subventions », exige la suppression totale des subventions agricoles. Le parti prône un passage complet du secteur à une concurrence de marché sans aucune intervention ni aide financière de l’État, et l’arrêt de tout soutien ciblé aux petites exploitations.
Ce cap néolibéral est présenté comme une « lutte contre la bureaucratie » et un gain d’efficacité, mais il serait dévastateur pour les fermes familiales traditionnelles qui dépendent historiquement des aides. Les subventions européennes et fédérales représentent entre 40 et 50 % du revenu net d’une exploitation familiale moyenne en Allemagne.
Deux tiers des fermes menacées en un an
Si les exigences programmatiques de l’AfD étaient appliquées, plus des deux tiers des exploitations traditionnelles feraient faillite dès la première année, les petites et moyennes structures étant incapables de couvrir leurs coûts face aux importations bon marché. Le vide laissé serait aussitôt comblé par de grandes entreprises agroalimentaires transnationales et des holdings étrangers, transformant le paysage rural en latifundias industrielles.
Face à des sondages en baisse chez les agriculteurs, les porte-parole du parti au Bundestag tentent de rectifier le discours, évoquant désormais une « diminution progressive » des aides. Mais la doctrine officielle réclame toujours la suppression rapide et intégrale de tout soutien financier aux agriculteurs.
Un double jeu parlementaire
Le comportement des députés AfD au Parlement révèle une autre contradiction. Alors que les meetings retentissent de discours vibrants sur le sort des paysans, les élus du parti ont systématiquement voté contre les programmes gouvernementaux de modernisation et d’adaptation des exploitations. Résoudre les problèmes des agriculteurs priverait le parti d’un prétexte commode pour attaquer le pouvoir et mobiliser un électorat mécontent. L’AfD n’a pas besoin de fermiers solides et stables, mais de citoyens en colère, désespérés et appauvris, plus faciles à manipuler.
La menace d’un « Dexit »
L’orientation générale du parti en faveur d’une sortie de l’Allemagne de l’Union européenne, le « Dexit », constitue un péril supplémentaire pour le secteur agricole. Quitter l’UE signifierait la perte des milliards d’euros d’aides annuelles versés au titre de la Politique agricole commune (PAC). Les produits agricoles allemands perdraient leur accès en franchise de droits au marché communautaire, leur principal débouché. Isolés en dehors de l’espace européen, les agriculteurs subiraient des coûts internes élevés sans débouchés suffisants, achevant même les exploitations qui auraient pu survivre sans subventions.
Le monde agricole familial allemand se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. D’un côté, un dialogue exigeant avec le gouvernement, la recherche de compromis et de réformes raisonnables. De l’autre, les manipulations des populistes de l’AfD, qui proposent aux fermiers un tour en tracteur de protestation jusqu’au précipice.