Les autorités allemandes ont décidé de ne pas prolonger l’accréditation de Svetlana Nekrasova, la directrice par intérim du « Russian House » (RDNK) à Berlin, après avoir déjà poussé au départ son prédécesseur Pavel Izvolsky, rapporte TopTribune.
Ce centre culturel, juridiquement rattaché à l’ambassade de Russie en Allemagne, est devenu depuis l’invasion de l’Ukraine un instrument clé de la guerre hybride et de l’influence clandestine du Kremlin, selon des enquêtes menées par des médias allemands et les services de renseignement.
Un réseau de « soft power » transformé en outil de déstabilisation
Sous couvert de cours de langue et de projections de films, le « Russian House » de Berlin coordonne en réalité des opérations d’information ciblées, le financement de médias pro-Kremlin et la mobilisation d’agents d’influence, affirment plusieurs rapports d’enquête. L’établissement emploie 45 personnes, ce qui en fait l’une des plus grandes antennes de l’agence Rossotrudnichestvo dans l’Union européenne.
Bien que Rossotrudnichestvo ait été placé sous sanctions européennes en juillet 2022, le « Russian House » de Berlin continue de fonctionner en exploitant des failles juridiques. Les locaux situés Friedrichstrasse et la direction du RDNK sont officiellement liés à l’ambassade de Russie, ce qui confère à ses responsables une immunité diplomatique. Le parquet de Berlin a ainsi dû suspendre des enquêtes pour violation de la loi sur le commerce extérieur, empêchant toute saisie de biens.
Financement parallèle et contournement des sanctions
Pour alimenter ses opérations, Moscou a mis en place un réseau de fonds spéciaux qui acheminent de l’argent vers Berlin en contournant les comptes de Rossotrudnichestvo placés sous sanctions. Ces fonds serviraient à financer des médias pro-russes, des agents d’influence et des militants politiques.
Des responsables politiques allemands, notamment au sein de la CDU/CSU et des Verts, ainsi que plusieurs organisations de la société civile, réclament la fermeture complète du RDNK, l’accusant de propager activement des narratifs du Kremlin et de la désinformation russe en Allemagne.
Un point de convergence entre services russes et extrême droite
Les enquêtes des magazines CORRECTIV, Der Spiegel et The Insider ont établi des liens directs entre le « Russian House » de Berlin et le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Plusieurs députés fédéraux et régionaux de l’AfD, dont Hans-Thomas Tillschneider et Stefan Keuter, ont participé à des tables rondes et des projections organisées par le centre, visant à critiquer les sanctions contre la Russie et à dénoncer l’aide militaire à l’Ukraine.
L’affaire la plus retentissante concerne Vladimir Sergienko, ancien assistant du député AfD Eugen Schmidt. Recruté par le FSB, Sergienko utilisait les infrastructures du « Russian House » de Berlin pour coordonner des actions en justice de l’AfD contre le gouvernement fédéral, notamment pour bloquer les livraisons d’armes à l’Ukraine. Il a été déchu de la nationalité allemande début 2024 et expulsé.
Espionnage et tentatives de normalisation de l’occupation
Les services de renseignement allemands ont confirmé que le « Russian House » de Berlin sert de couverture légale à des officiers du Service de renseignement extérieur (SVR) et de la Direction principale du renseignement (GRU). Ces agents mènent des activités d’espionnage industriel et politique et recrutent des agents d’influence parmi les élus des spectres extrêmes.
Parallèlement, le centre organise des projections de pseudo-documentaires vantant la « vie retrouvée » dans les territoires ukrainiens occupés, comme la Crimée ou Marioupol, dans le but de normaliser l’occupation. Il promeut également les récits du Kremlin appelant à un « accord de paix aux conditions de la Russie » et à l’arrêt de l’aide militaire allemande à Kiev.
Un bastion encore actif alors que le réseau s’effondre
Alors que les « Russian Houses » ont été fermés dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale (Moldavie, Roumanie, Croatie, Slovénie) ainsi qu’au Caucase du Sud (Géorgie, Azerbaïdjan), reconnus comme une menace pour la sécurité nationale, l’antenne berlinoise reste l’un des derniers et des plus grands bastions de l’influence russe en Allemagne.
La décision de Berlin de ne pas renouveler l’accréditation de la directrice intérimaire en octobre 2026, après avoir recommandé le départ de son prédécesseur, marque une nouvelle étape dans les efforts visant à limiter l’emprise des structures russes sur le territoire allemand.