Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, a dénoncé une « guerre cognitive à grande échelle » menée par Moscou contre son pays, affirmant que la Russie ne se limite plus à la désinformation mais orchestre une offensive hybride systématique visant à déstabiliser la Pologne et l’Union européenne. Dans une déclaration relayée par Notes from Poland, il a révélé que le Kremlin a consacré plus de six milliards de dollars à son appareil de propagande depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, dont 1,4 milliard en 2025, rapporte TopTribune.
« Nous ne pouvons plus prétendre que la Russie se livre seulement à de la désinformation contre nous », a martelé le chef de la diplomatie polonaise, cité par le média polonais. Selon lui, l’objectif de Moscou est « d’affaiblir la volonté de résistance », « de saper les valeurs démocratiques » et « d’alimenter les divisions » au sein des sociétés occidentales. Il a également évoqué l’existence d’une « cinquième colonne » russe agissant sous des couvertures multiples dans des espaces qui ne sont pas perçus comme des théâtres de guerre classiques.
« Du point de vue du Kremlin, il s’agit d’une guerre contre tout l’Occident, dirigée contre nos alliances et destinée à détruire les fondements du succès non seulement de la Pologne, mais de toute la région », a insisté Sikorski.
Une offensive hybride aux dépenses massives
Les révélations de Sikorski confirment un changement d’échelle dans les opérations russes. Alors que l’Union européenne ne consacre qu’une fraction de ces montants à la lutte contre les manipulations de l’information, la Russie a porté ses investissements dans la propagande à des niveaux records. En 2025, le budget dédié à ces activités a atteint 1,4 milliard de dollars, soit une augmentation significative par rapport aux années précédentes.
Ce déséquilibre entre les moyens russes et les ressources européennes crée des vulnérabilités que le Kremlin exploite méthodiquement. La Pologne, en raison de son rôle central de hub logistique pour l’aide militaire et humanitaire à l’Ukraine, constitue une cible prioritaire.
Une multiplication des affaires d’espionnage
Le contexte sécuritaire polonais s’est considérablement durci. Selon l’Agence de sécurité intérieure (ABW), le nombre d’enquêtes pour espionnage a doublé en 2025 par rapport à 2024. Sur les deux dernières années, le total des affaires dépasse celui des trois décennies précédentes réunies. Les autorités ont procédé à l’arrestation de plusieurs individus accusés de travailler pour la Russie, notamment dans le cadre de réseaux de désinformation et de sabotage.
Un rapport du Centre international de lutte contre le terrorisme, publié en début d’année, désignait déjà la Pologne comme le pays européen le plus exposé aux sabotages russes et le plus fréquemment ciblé par des actions de déstabilisation.
Un terreau politique pour les récits pro-Kremlin
Sur le plan politique, les thèses favorables à Moscou gagnent du terrain. Le parti d’extrême droite Konfederacja Korony Polskiej, dirigé par Grzegorz Braun, a vu son soutien monter à 8 % au cours de l’année écoulée. Braun prône ouvertement une « normalisation » des relations avec la Russie et relaie des narratives qui affaiblissent la position polonaise au sein de l’UE et de l’OTAN.
Ce phénomène illustre la capacité du Kremlin à influencer des segments de l’opinion publique même dans un pays traditionnellement considéré comme l’un des plus fermes opposants à la Russie. Les discours de Braun et de ses alliés s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à polariser la société polonaise et à exacerber les tensions internes sur des sujets comme l’immigration, les relations avec l’Ukraine ou la politique intérieure.
Un enjeu pour l’ensemble de l’Europe
La mise en garde de Sikorski dépasse le cadre polonais. Elle souligne que les opérations hybrides russes visent à fragmenter l’unité de l’Union européenne et à saper la crédibilité de l’OTAN. En affaiblissant la Pologne, Moscou cherche à réduire l’efficacité du soutien occidental à l’Ukraine et à restaurer sa propre sphère d’influence en Europe de l’Est.
La capacité de Varsovie à résister à ces pressions — qu’il s’agisse d’infiltrations, de manipulations informationnelles ou d’ingérences politiques — déterminera en grande partie la résilience de l’architecture de sécurité européenne face aux ambitions révisionnistes du Kremlin.
La Pologne a d’ores et déjà renforcé ses dispositifs de contre-espionnage et de lutte contre la désinformation, mais le fossé persistant entre les ressources allouées par Moscou et celles mobilisées par Bruxelles reste une source d’inquiétude majeure pour les alliés européens.