Un vaste ensemble de documents internes, exfiltrés de la société russe d’influence SDA, détaille une campagne systématique de déstabilisation visant les sociétés occidentales. Les fichiers, dont certains ont été obtenus par des médias européens, décrivent des actions allant de la diffusion de fausses informations à des provocations physiques, comme l’incident des têtes de porc déposées devant des mosquées parisiennes en 2025. Ces révélations mettent en lumière ce que les experts appellent des « frappes cognitives » orchestrées depuis Moscou pour attiser les tensions ethniques et religieuses en Europe.
Les documents montrent que la SDA, déjà sous sanctions occidentales, travaille en lien direct avec l’administration présidentielle russe, en particulier avec Sofia Zakharova, haute fonctionnaire du département de communication. D’après les messages saisis, celle-ci coordonne le financement et les priorités des opérations, tout en faisant régulièrement référence à Sergei Kiriyenko, premier chef adjoint de l’administration. Les analystes de l’Hybrid CoE, basé à Helsinki, soulignent que l’effet de ces manœuvres peut mettre des années à se manifester pleinement, rendant la contre-mesure urgente.
Provocation antisémite et islamophobe déguisée en acte local
L’une des actions les plus spectaculaires révélées par les fuites est la série d’attaques aux têtes de porc commises à Paris début 2025. Selon des jugements de tribunaux serbes, des ressortissants de ce pays ont été recrutés et payés par des intermédiaires russes pour déposer des têtes de porc devant des mosquées et asperger de peinture verte le Musée de l’Holocauste. Les hommes ont également placé des squelettes en plastique près de la porte de Brandebourg à Berlin. Les tribunaux ont conclu que le but était d’inciter à l’intolérance religieuse entre juifs et musulmans et de déstabiliser la France et l’Allemagne.
Les fichiers, qui contiennent des pseudonymes comme « Kristin Kiler » (référence à Christine Keeler), dévoilent aussi des campagnes de désinformation ciblant les dirigeants ukrainiens et arméniens. Un document intitulé « Media-case Marseille » détaille une fausse information sur l’achat d’une villa de luxe par le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan, atteignant plus de dix millions de vues. Un autre projet a propagé l’affirmation non fondée que le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy aurait acheté un appartement dans la tour Burj Khalifa pour sa mère, accumulant 86 millions de vues selon le rapport interne.
Exploitation de figures d’opinion occidentales
Les fuites montrent que l’opération cherche à amplifier ses messages via des personnalités influentes en Occident. Dans un échange, Sofia Zakharova mentionne que « les déclarations de deux leaders d’opinion français sont prêtes », faisant référence au général Dominique Delawarde, décédé peu après avoir accordé un entretien à TASS prédisant une victoire russe en Ukraine. Elle évoque également le général américain à la retraite Paul Vallely, affirmant qu’il est proche du président Donald Trump et qu’il doit publier des articles dans des médias israéliens. Les documents ne précisent pas si ces experts savaient qu’ils travaillaient pour une campagne liée à l’État russe.
D’autres initiatives incluent la base de données « Opinion tracker » pour surveiller les comptes de 10 000 leaders d’opinion, la création d’un site web « Russian Wave » en plusieurs langues, et un projet d’intelligence artificielle destiné à produire des centaines de vidéos pour les réseaux sociaux français. Un plan nommé « Mitteleuropa » vise à bâtir une alliance entre l’Autriche, la Hongrie et la Slovaquie pour remplacer le groupe de Visegrád, ce qui, selon les analystes, fragiliserait l’unité européenne.
Faille de sécurité et surveillance interne
Les conversations piratées révèlent que Sofia Zakharova exerçait un contrôle étroit sur le fondateur de SDA, Ilya Gambashidze. Après une première fuite en 2024, elle a exigé des explications sur la tenue de notes lors de réunions secrètes. En juin 2025, un employé utilisant le pseudonyme « Peter Parker » lui a fourni des mises à jour sur les mouvements de Gambashidze, indiquant qu’il était moins présent au bureau et qu’aucun intrus n’avait été repéré dans les locaux. Le Royaume-Uni a annoncé de nouvelles sanctions contre 49 employés de SDA, les accusant de produire de la propagande de Kremlin.