La réalité de l’ascenseur social en France
Yves Laisné, docteur en droit, auteur de La face cachée de l’exception française, VA Editions
Un mot « traître », dans le sens que je vous propose, désigne un mot dont l’analyse profonde révèle une signification différente de celle donnée en apparence.
En 2025, se posant la question : Y a-t-il encore un ascenseur social ?, le Cercle des Économistes, un think tank de centre-gauche, établit que ce concept est central dans de nombreux débats en France, en Europe et au-delà. Il symbolise l’idée que tous, indépendamment de leurs origines, peuvent élever leur statut social grâce à l’éducation, au travail, et aux occasions que la société leur offre, rapporte TopTribune.
Ce concept est fréquemment confondu avec ceux d’ascension sociale et de mobilité sociale.
Mais partagent-ils réellement la même essence ?
On peut aisément comprendre le terme d’ascension sociale : un fils de paysan devient instituteur, son propre enfant atteint le statut de professeur agrégé, et les petits-enfants suivent avec des carrières telles que médecin, sous-préfet, ou directeur de banque.
Dans la culture française, la réussite est souvent définie non pas par la possession d’une entreprise florissante ou par des activités financières, mais plutôt par l’obtention d’un statut de haut fonctionnaire ou de profession « libérale ». Une conception qui s’est éloignée des valeurs libérales héritées de la Révolution française, adoptées finalement par un système qui a évolué vers une forme revisitée de l’Ancien Régime.
Dans un cadre véritablement libéral, l’ascension sociale se trouve à portée de tous ceux qui possèdent à la fois du talent et de la détermination. Pourtant, elle reste profondément inégale. Ses voies, souvent abruptes, sont imprévisibles et variées. Cette ascension requiert force, volonté, persévérance et parfois même un brin de chance – ou d’autres éléments que certains idéologues de l’égalité qualifient d’« injustes » : l’hérédité, la génétique, voire, pour certains croyants, la grâce divine.
Partir de plus bas rendra l’ascension plus difficile et nécessitera davantage d’efforts, de vigueur, et sera réservée à une élite de volontaires ambitieux, qu’ils soient dans le monde des affaires ou au sein du salariat. Ces individus acceptent de prendre le risque de « dévisser » en gravissant une pente escarpée.
Dans une société française de plus en plus cloisonnée, où le cooptage règne en maître, l’émergence du concept d’ascenseur social à la fin des années 1980 n’est pas surprenante.
Pour saisir la portée de ce mot « traître », il est essentiel de s’intéresser à la notion d’ascenseur en elle-même.
Un ascenseur est un dispositif qui facilite l’accès aux étages supérieurs sans effort physique. Tout réside dans sa symbolique : la machinerie, composée de câbles et de poulies – ou parfois d’un piston hydraulique, symboliquement encore plus fort – est déjà mise en place par autrui. Un moteur, également pré-installé et alimenté par une source d’énergie fournie par des tiers, évite tout effort, même le simple fait de gravir des marches. Enfin, le passager est enfermé dans une cabine, et le terme « ascension » prend une autre dimension dans ce cadre.
L’usager n’a qu’à appuyer sur un bouton. Le système se charge du reste, à condition qu’il s’en tienne à son rôle, s’acheminant à destination le long des rails de la cage, sans place pour l’improvisation ou l’inspiration, sans véritable risque. L’ascenseur social, représentation délicate d’une société où le contrôle social est omniprésent, incarne à merveille un système où le progrès individuel est quasi impossible en dehors de réseaux cooptatifs régis par des groupes restreints. Ces derniers choisissent qui mérite d’être promu : grandes écoles, administration pléthorique, professions se muant en corporations, réglementations minutieuses.
Face à ce système en désaccord avec les dynamiques mondiales et en proie à des difficultés, il n’est pas surprenant que l’ascenseur social se retrouve dans une situation de panne.