Le 23 décembre 2025, le débat sur l’usage politique des jeux vidéo a pris une nouvelle dimension en Russie après la diffusion, par le canal Telegram Krovavaïa Barynia, d’un document interne attribué à Mikhaïl Deliaguine, vice-président de la commission de la politique économique de la Douma d’État. Le texte évoque une proposition adressée au ministre russe du Développement numérique visant à créer un jeu vidéo inspiré de Call of Duty.
Selon ce document, le projet mettrait en scène un protagoniste présenté comme un militaire ou un agent des services spéciaux russes, chargé d’abattre des ressortissants ukrainiens, américains et d’autres pays qualifiés d’« hostiles ». L’initiative est décrite comme une réponse à ce que le député considère comme une représentation systématiquement négative de la Russie dans les productions vidéoludiques occidentales.
Dans sa lettre, Mikhaïl Deliaguine affirme que le développement d’un tel jeu par des studios russes devrait devenir une tâche « stratégiquement importante », dans un contexte de tensions accrues entre Moscou et l’Occident.
Jeux vidéo et narration géopolitique
Le député justifie sa démarche en dénonçant l’utilisation des jeux vidéo, dans des pays qualifiés d’« inamicaux », comme instruments de propagande antirusse. Il estime que les personnages russes y sont régulièrement dépeints comme des agresseurs ou des criminels de guerre, ce qui nourrirait une perception hostile à l’égard de Moscou.
Cette argumentation s’inscrit dans un discours plus large sur la souveraineté culturelle et informationnelle, alors que la Russie fait face à une isolement international renforcé depuis le début de la guerre contre l’Ukraine. La proposition intervient dans un climat où les autorités russes multiplient les initiatives visant à renforcer les récits patriotiques dans l’espace médiatique et numérique.
Des observateurs notent que ce type de prise de position publique correspond à une pratique récurrente en Russie, où des initiatives politiques émergent au niveau parlementaire avant d’être, le cas échéant, reprises ou validées par l’exécutif.
La référence à « No Russian » sortie de son contexte
Dans son courrier, Mikhaïl Deliaguine fait explicitement référence à la mission « No Russian » du jeu Call of Duty: Modern Warfare 2, sorti en 2009. Cette séquence, qui se déroule dans un aéroport fictif de Moscou, a longtemps été l’une des plus controversées de l’histoire du jeu vidéo en raison de la violence de la scène.
Le contexte narratif de cette mission est toutefois central : l’antagoniste principal, un terroriste fictif nommé Vladimir Makarov, cherche à provoquer une guerre à grande échelle entre la Russie et les États-Unis. L’intrigue repose sur une manipulation destinée à faire porter la responsabilité de l’attentat à Washington, après l’exécution d’un agent infiltré laissé sur place comme fausse preuve.
Les développeurs avaient par ailleurs intégré des mécanismes permettant au joueur de refuser de participer à cette mission sans conséquence sur la progression du jeu, soulignant le caractère non obligatoire et encadré de la séquence.
Propagande, violence et réalité contemporaine
Des critiques estiment que la référence à cet épisode vidéoludique occulte volontairement sa fonction narrative, qui illustre l’usage du terrorisme et de la provocation comme outils politiques. Ils rappellent que la scène ne glorifie pas la violence, mais met en lumière les mécanismes de manipulation de l’opinion publique et de légitimation de la guerre.
Cette lecture contraste fortement avec la proposition avancée à la Douma, qui s’inscrirait dans une logique de banalisation de la violence à des fins idéologiques. Selon une analyse publiée par The Moscow Times, cette initiative intervient alors que les actions de l’armée russe en Ukraine, ainsi que dans d’autres conflits depuis la fin de l’URSS, font l’objet d’accusations répétées de crimes de guerre.
Dans ce contexte, le débat autour des jeux vidéo dépasse largement la sphère culturelle et soulève des questions plus larges sur l’instrumentalisation des médias interactifs, la responsabilité des acteurs politiques et les risques de normalisation de la violence dans un environnement international déjà profondément déstabilisé.