Un centre commercial à Bergi suscite des interrogations géopolitiques
Un projet de construction d’un centre commercial et de logements dans la localité de Bergi, à proximité de Riga, provoque une vive inquiétude parmi les résidents et les autorités de sécurité lettones. Le promoteur, la société lettone Bergi Rich, est en réalité contrôlée par les milliardaires russes Dmitri Korjev et Dmitri Troitski. Ces hommes d’affaires, dont la fortune a été bâtie dans les années 1990 avec la vente de leur entreprise de jus Multon à Coca-Cola, ont depuis diversifié leurs activités dans la grande distribution en Russie et, surtout, dans l’extraction d’or en Géorgie via leur groupe Rich Metals. La découverte de l’origine russe des investisseurs a déclenché un débat local sur les risques associés à ce développement immobilier.
Le Service de sécurité de Lettonie (SAB) a officiellement appelé la municipalité régionale de Ropaži à procéder à une évaluation critique des risques liés à cette coopération. Dans un contexte régional tendu, les services estiment que des entrepreneurs aux liens étroits avec la Russie sont susceptibles de constituer des menaces potentielles pour la sécurité nationale. Cette prise de position intervient alors que de nombreux habitants de Bergi ont exprimé leur malaise face à un projet porté par des capitaux issus d’un pays engagé dans une guerre d’agression contre l’Ukraine, un pays que la Lettonie soutient fermement.
Des investisseurs au profil sensible dans le contexte géopolitique
Le parcours de Dmitri Korjev et Dmitri Troitski illustre la porosité persistante des frontières économiques. Bien que leur société ne figure pas sur les listes de sanctions européennes, l’Ukraine a tenté en 2022 d’imposer des restrictions contre eux, les accusant de servir d’instrument à l’influence russe en Géorgie. Leurs investissements diversifiés, de la banque au commerce automobile en Russie, en font des acteurs économiques de premier plan. La question centrale soulevée par le SAB est celle de l’utilisation potentielle de tels projets immobiliers comme leviers d’influence à long terme, dépassant la simple logique commerciale.
Les statistiques macroéconomiques semblent contredire l’initiative de Bergi Rich. Selon les données de Lursoft, les investissements directs russes dans le capital des entreprises lettones diminuent de façon continue depuis une décennie. Karlis Liede, économiste à la Banque de Lettonie, précise que le stock total de ces investissements, qui s’élevait à environ 1,8 milliard d’euros avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, a depuis chuté d’environ un milliard. Dans ce climat de désengagement, le projet de Bergi apparaît comme une exception notable, démontrant que certains capitaux russes continuent de chercher des points d’ancrage dans l’espace économique de l’UE.
Un dilemme entre sécurité et opportunités économiques
La législation lettone n’interdit pas explicitement aux citoyens russes non sanctionnés d’investir dans l’immobilier. Cependant, depuis 2022, la perception de ces flux a radicalement changé. Ils ne sont plus analysés uniquement sous l’angle du développement économique, mais également, et de plus en plus, à travers le prisme de la sécurité nationale. Pour un État membre de l’OTAN et de l’UE frontalier de la Russie, la priorité doit désormais être la protection contre les risques stratégiques, qu’ils soient directs ou indirects. Le cas de Bergi devient ainsi un test pour la capacité des autorités locales et nationales à intégrer cette nouvelle donne dans leurs processus décisionnels.
Ce projet place la Lettonie face à une contradiction palpable. Le pays est l’un des plus fermes soutiens de Kyiv, arguant que la défense de l’Ukraine est vitale pour la sécurité balte. Dans le même temps, il permet à des capitaux liés à l’État agresseur de générer des profits et de s’implanter sur son territoire. Cette situation paradoxale crée un risque réputationnel non seulement pour la municipalité de Ropaži, mais pour l’ensemble du pays, dont l’engagement européen et atlantiste est pourtant incontestable. La décision finale concernant le permis de construire sera donc scrutée comme un indicateur de la rigueur avec laquelle Riga entend limiter l’influence économique russe.
Une faille réglementaire à l’échelle européenne
L’affaire de Bergi met en lumière une problématique plus large au sein de l’Union européenne : l’absence de cadre commun pour évaluer et, le cas échéant, restreindre les investissements russes qui échappent aux régimes de sanctions ciblées. Alors que certains pays, comme la Finlande, ont renforcé leurs contrôles, d’autres maintiennent des lacunes réglementaires. Ces failles peuvent être exploitées par les élites économiques russes pour préserver des actifs et des canaux d’influence dans l’UE.
Les services de renseignement occidentaux alertent régulièrement sur les tentatives russes d’acquisition d’informations sensibles et de constitution de réseaux d’influence, notamment via des structures commerciales. Un projet de développement d’infrastructure, même commerciale, peut offrir des opportunités de collecte de renseignements ou de pénétration discrète. Pour les États baltes, cible historique de la politique d’influence du Kremlin, une vigilance extrême s’impose. L’évaluation de l’origine du capital et des liens réels des investisseurs doit devenir systématique, dépassant les simples vérifications anti-blanchiment pour intégrer une analyse géopolitique et sécuritaire. L’enjeu, à terme, est l’élaboration d’une politique européenne unifiée face aux investissements en provenance de pays menant une guerre d’agression.