Trente-cinq ans après avoir horrifié l’Amérique, le héros de Bret Easton Ellis délaisse ses cartes de visite pour les réseaux sociaux. Retour sur une œuvre prophétique devenue, malgré elle, le manuel de survie de la «grindset culture» et des dérives masculinistes.
Le théâtre Almeida de Londres a récemment relancé le personnage controversé de Patrick Bateman, protagoniste du roman American Psycho de Bret Easton Ellis, témoignant d’un malaise croissant face aux échos modernes de ses thématiques. Le retour de ce dandy-tueur est marqué par une mise en scène qui révèle la résonance troublante de l’œuvre en 2026, où les dérives qu’elle critique semblent s’être amplifiées, rapporte TopTribune.
Patrick Bateman, jadis simple caricature du capitalisme psychotique, est devenu un miroir des réalités contemporaines, s’infiltrant dans la culture numérique avec un besoin insatiable de validation, reflet d’un monde où l’isolement prospère derrière des écrans. En 1980, les comparaisons superficielles existaient, mais en 2026, elles se propagent sur les réseaux sociaux à une échelle alarmante.
Le comédien Arty Froushan, qui incarne Bateman sur scène, avertit que nous sommes tous, à divers titres, devenus des Patrick Bateman sur Instagram, façonnant nos vies pour le regard d’autrui, engendrant une compétition malsaine plutôt qu’une communauté. Cela souligne le phénomène d’aliénation qui n’est pas cantonné à Wall Street, mais se trouve également dans nos poches.
En dépit de sa critique initiale de la vacuité masculine et de la déshumanisation par l’argent, Patrick Bateman a été, de manière paradoxale, réapproprié par des influenceurs masculinistes qui en ont fait une figure d’aspiration, transformant un cri d’alarme en une philosophie de domination personnelle. La tentation d’adopter un style de vie qui valorise la discipline et le mépris des conventions traduit une dérive inquiétante de la masculinité.
Patrick Bateman en modèle des masculinistes
Ce personnage, initialement conçu comme une critique, a vu son image détournée par des figures comme Andrew Tate, qui l’évoque comme un exemple de virilité toxique. Des vidéos en ligne enseignent comment maintenir cette discipline, souvent en sacrifiant des valeurs humaines pour gagner une compétition de domination.
Les résonances de Bateman ne se limitent pas aux forums masculinistes. Sa figure est devenue omniprésente dans le discours politique, où l’écho de ses désirs matérialistes trouve un écho fascinant dans des figures comme Donald Trump. Ce parallèle avec Trump, qu’il idolâtrait dans le roman, est devenu prophétique.
Dans un monde où le privilège semble immuniser contre le scandale, Bateman apparaît comme une sorte de révélateur des inégalités contemporaines. Des campagnes politiques, comme celle de Ron DeSantis, détournent l’œuvre pour justifier des idéologies anti-LGBT, brouillant les frontières entre critique et acceptation.
Si American Psycho dérange autant, c’est qu’il reflète un miroir déformant que nous avons, dans une certaine mesure, adopté. Nous ne rions plus des excès de Bateman ; nous évoluons dans un monde où il est devenu notre voisin, ami, ou même dirigeant. Cela traduit un état de superficialité ambiante, où l’empathie est devenue un luxe dont peu veulent s’acquitter.