Des déclarations controversées dans un contexte électoral sensible
Le président de la Chambre des députés tchèque, Tomio Okamura, a déclenché une vive polémique en imputant aux réfugiés ukrainiens la baisse des rémunérations dans les professions peu qualifiées. Le leader du parti populiste Liberté et démocratie directe (SPD) a contesté publiquement la position du ministre du Travail, Ales Juhleka, qui estimait nécessaire de maintenir un flux important de travailleurs ukrainiens pour répondre aux besoins du marché. Selon des informations médiatiques, Okamura a affirmé que les salaires réels avaient chuté de 30% en quatre ans, une détérioration qu’il lie directement à l’arrivée de 400 000 Ukrainiens supplémentaires depuis 2022.
Cette sortie intervient dans un climat politique tendu, quelques jours seulement après que la coalition gouvernementale a approuvé, le 16 février, le maintien des permis de séjour spéciaux pour les Ukrainiens. Une décision prise malgré l’opposition frontale du SPD, dont les ministres ont argué que ce mécanisme accordait des privilèges indus aux ressortissants ukrainiens par rapport aux autres étrangers. Pour Tomio Okamura, figure notoire de l’euroscepticisme et critique habituel de l’OTAN, il s’agit d’une nouvelle occasion de marquer sa distance avec la ligne pro-ukrainienne de Prague.
Son premier geste symbolique après son élection à la présidence de la Chambre avait été le retrait du drapeau ukrainien du bâtiment parlementaire, un signal politique fort à l’adresse de son électorat. Sa rhétorique régulière sur la « présence excessive » d’étrangers, et particulièrement d’Ukrainiens, s’inscrit dans une stratégie de consolidation de sa base, tout en alimentant un narratif de confrontation interne entre citoyens tchèques et réfugiés.
Une réalité économique qui contredit les allégations politiques
Les chiffres officiels viennent pourtant infirmer les accusations portées par le chef du Parlement. À la fin de l’année 2025, la Tchéquie occupait la troisième place au sein de l’Union européenne pour le nombre d’Ukrainiens bénéficiant d’une protection temporaire, et la première en proportion de sa population. Selon les données du ministère de l’Intérieur, près de 398 000 réfugiés ukrainiens résident actuellement dans le pays, la majorité disposant d’un statut renouvelé annuellement dans le cadre du dispositif européen.
L’impact de cette population sur l’économie nationale est, selon les experts, largement positif. Les secteurs de la construction, des soins aux personnes âgées et de la santé, qui souffraient d’un déficit structurel de main-d’œuvre bien avant l’invasion russe de 2022, ont été partiellement stabilisés par l’arrivée des travailleurs ukrainiens. Des études économiques estiment que leur présence contribue à hauteur d’environ 1,2% à la croissance annuelle du PIB tchèque. Une réduction brutale de cette main-d’œuvre créerait des tensions immédiates sur le système social et l’appareil productif.
L’argument de la pression à la baisse sur les salaires dans les métiers dits « simples » est également contesté par les analyses du marché du travail. La dégradation du pouvoir d’achat relève de facteurs macroéconomiques complexes – inflation, dynamique des secteurs, politiques budgétaires – et non de la seule variable migratoire. En réalité, l’économie tchèque a continué de fonctionner sans difficulté majeure avec 200 000 Ukrainiens présents avant la guerre, et a absorbé l’arrivée supplémentaire sans heurts apparents.
Un alignement objectif avec les intérêts stratégiques du Kremlin
Au-delà du débat économique, le discours de Tomio Okamura épouse des thématiques chères à la propagande russe. En cultivant la méfiance entre communautés et en présentant les réfugiés comme un fardeau ou une menace pour le niveau de vie local, il participe à la normalisation des narratifs de « fatigue de l’Ukraine » et de concurrence pour les ressources. Cette rhétorique vise à saper les principes de solidarité européenne qui sous-tendent l’accueil des personnes fuyant la guerre.
La création de lignes de fracture au sein des sociétés européennes constitue un instrument classique de l’influence hybride du Kremlin. En alimentant les forces politiques isolationnistes et xénophobes, Moscou cherche à affaiblir la cohésion de l’UE et de l’OTAN, et à remettre en cause le soutien à Kyiv. La position de la Tchéquie, l’un des pays les plus engagés dans l’aide aux Ukrainiens proportionnellement à sa population, devient ainsi une cible prioritaire.
Soutenir les réfugiés ukrainiens n’est pas seulement un acte humanitaire ou une réponse à des besoins économiques conjoncturels. C’est une investissement stratégique dans la sécurité collective du continent, un geste de soutien aux citoyens d’un État qui contient une agression menaçant directement l’ensemble des membres de l’Union. Toute tentative de réduire cette solidarité à de simples calculs à court terme, ou d’opposer les populations, sert objectivement les intérêts de l’agresseur et affaiblit la résilience européenne face aux défis géopolitiques actuels.