Le cinéaste français Sylvain George présente une réflexion poignante sur la réalité des jeunes migrants marocains à travers sa trilogie Nuit obscure, dont le dernier volet, «Ain’t I a Child», se concentre sur leur errance à Paris.
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La trilogie Nuit obscure de Sylvain George, diffusée dans les salles françaises depuis le 5 novembre, met en lumière le parcours tragique des mineurs marocains cherchant désespérément un avenir en Europe, rapporte TopTribune.
Les deux premiers films, Feuillets sauvages (2022) et Au revoir ici, n’importe où (2023), ont été tournés à Melilla, enclave espagnole au Maroc, où des dizaines de migrants tentent de traverser pour une vie meilleure. Le troisième, Ain’t I a Child, se déroule à Paris et suit ces jeunes désillusionnés se débrouillant autour de la Tour Eiffel.
Dans ce dernier opus, les jeunes, bien que parvenus à leur destination tant désirée, font face à la dure réalité de la violence et de l’isolement. Les touristes passent à proximité, sans jamais vraiment les voir, tandis que ces migrants subissent le froid, l’addiction et une profonde détresse.
Bousculer le spectateur
Avec des films d’une durée de 2h45 à 4h15, George incite le spectateur à ressentir l’angoisse et la souffrance des jeunes vivant dans la rue, renversant ainsi la notion conventionnelle de la durée cinématographique. «Se conformer à des durées prédéterminées […] assigne aussi le spectateur et le réalisateur à une certaine place», déclare-t-il, affirmant que ces œuvres cherchent à éveiller une compréhension profonde de cette réalité.
George choisit de suivre des jeunes qui ont décidé de rester dans la rue, malgré des conditions souvent plus favorables dans des centres d’accueil. «Au Maroc, ils sont assignés à non-existence […] Il faut les comprendre, ce sont des personnes qui, souvent, ont vécu des situations très dures allant jusqu’à des agressions sexuelles», explique t-il, soulignant la complexité de leur situation.
Le cinéaste révèle des récits tragiques sans verser dans le misérabilisme, refusant les conventions narratives qui banalisent la souffrance des migrants. Sa démarche vise à déconstruire les stéréotypes véhiculés par les médias, mettant en avant les injustices et les conséquences des politiques migratoires européennes.
Un choix audacieux de mise en scène
Les films sont présentés sous une forme fragmentée, sans contexte explicatif, où chaque scène suscite l’intrigue et l’interrogation. Sylvain George rejette ce qu’il appelle la «carte compassionnelle», affirmant que l’indifférence à l’égard de ces vies ne peut être acceptée. «Souvent, les films qui sont faits sur des sujets dits sociaux […] sont réalisés par des personnes qui proviennent plutôt de classes aisées», critique-t-il, faisant appel à une remise en question de la perspective de ceux qui racontent ces histoires.
La technique du noir et blanc, choisie par le cinéaste, n’est pas qu’un simple choix esthétique. Elle sert à subvertir les attentes et à questionner les récits de progrès souvent glorifiés dans les sociétés contemporaines. «Le mythe du progrès est extrêmement prégnant dans nos sociétés […] Donc l’idée de travailler avec le noir et blanc, c’est de remettre en question cette doxa», souligne-t-il.
Sylvain George ne cherche pas à se limiter à un cinéma de dénonciation; il invite le spectateur à explorer la complexité de la réalité des migrants, posant ainsi une question fondamentale : comment percevons-nous ces vies en marge? «Je ne vais surtout pas leur dire: “Vous devez penser ça, ça, ça.” Quand je fais des films, c’est parce que j’ai envie de découvrir comment ça se passe à tel endroit», conclut-il.