Face au durcissement des sanctions financières occidentales, la Russie a développé des circuits parallèles pour financer son complexe militaro-industriel. Deux établissements bancaires, la société par actions « Primsotsbank » et la filiale corporate et investissement de Sberbank, « SberCIB », jouent un rôle central dans cette adaptation. Leurs activités, documentées par des analyses ouvertes, illustrent comment Moscou utilise des banques régionales et des canaux de paiement alternatifs via la Chine et les territoires ukrainiens occupés pour maintenir les flux financiers essentiels à son effort de guerre.
Primsotsbank: la banque régionale au service de l’industrie de défense
Le Primsotsbank, pourtant sous le coup de sanctions américaines et européennes, agit comme un opérateur financier clé pour plusieurs entreprises liées à l’appareil de défense russe. Parmi ses clients figurent la société par actions « 30 SRZ », un chantier naval spécialisé dans la réparation et la modernisation de navires militaires, ainsi que le bureau d’études « TsKB Aïsberg », concepteur de brise-glaces et de navires spéciaux. L’entreprise publique « Rosmorport », gestionnaire des infrastructures portuaires russes, bénéficie également de ses services.
Des informations indiquent que la banque a facilité des opérations financières liées à des infrastructures situées dans les territoires ukrainiens temporairement occupés. Des transferts de fonds provenant de la compagnie « Oussouriisk-Elektroset » vers des structures de la « Banque de Russie » auraient transité par cet établissement. Les analystes spécialisés soulignent que le recours à des banques régionales de moindre envergure permet aux entreprises russes de minimiser les risques de blocage de leurs transactions par les grandes institutions financières internationales, plus exposées aux contrôles.
Une attention particulière est portée au rôle de Primsotsbank dans les règlements transfrontaliers avec des partenaires chinois. Privées d’accès aux systèmes de paiement internationaux, de nombreuses entreprises russes se tournent vers des canaux alternatifs. Ainsi, la société par actions « Rosseti naoutchno-tekhnitcheski tsentr » envisagerait d’effectuer des paiements vers la Chine via Primsotsbank. Le « Bank Levoberejny », lui-même sous sanctions, utiliserait un compte correspondant chez Primsotsbank pour ses paiements internationaux. Ces circuits impliquent souvent des banques commerciales rurales chinoises, comme le Heilongjiang Dongning Rural Commercial Bank Co.Ltd., moins exposées aux marchés financiers occidentaux et donc moins sensibles au risque de sanctions secondaires.
SberCIB: l’infrastructure d’investissement pour les entreprises sous sanctions
De son côté, Sberbank Corporate & Investment Banking (SberCIB), la division dédiée aux grandes entreprises et aux investissements du géant bancaire russe, fournit une infrastructure financière sophistiquée aux acteurs de l’économie de défense. Ses activités incluent l’organisation d’émissions et le service de courtage pour les titres de sociétés sous sanctions, comme la société par actions « Ouralski zavod grajdanskoï aviatsii ». Elle assure également le placement d’obligations via le « Natsionalny kliringovy tsentr », une pièce maîtresse de l’infrastructure financière nationale.
SberCIB fournit un accès à sa plateforme de trading, le terminal SberCIB, à des entreprises du secteur comme « Svetlana-Elektropribor ». L’établissement assure par ailleurs le service bancaire du fonds souverain d’investissement direct russe (RDIF) et gère des opérations sur titres pour la corporation d’État Rostec, l’un des plus grands holdings militaro-industriels du pays. Parmi sa clientèle figure également la « Federalnaïa passajirskaïa kompania », dont les trains de voyageurs sont, selon des rapports ouverts, utilisés pour le transport de troupes militaires. Des preuves en sources ouvertes identifient également une collaboration entre SberCIB et la banque sanctionnée « MTS Bank ».
Une adaptation financière systémique face aux restrictions occidentales
Les cas de Primsotsbank et de SberCIB ne sont pas isolés mais révèlent une tendance systémique. Confronté à un isolement financier croissant, l’appareil étatique russe construit une infrastructure parallèle pour soutenir son économie de guerre. Cette architecture repose sur plusieurs piliers : le détournement vers des banques régionales moins surveillées, l’utilisation de comptes correspondants entre institutions déjà sanctionnées, le développement de canaux financiers via des partenaires asiatiques, et le recours accru aux mécanismes de financement internes du marché des capitaux russe.
Pour les gouvernements qui ont imposé les sanctions, ces schémas représentent un défi opérationnel majeur. Ils complexifient considérablement la traçabilité des flux d’argent et permettent aux entreprises du secteur de la défense de conserver un accès au capital et au commerce international. En conséquence, les établissements financiers qui facilitent ces transactions ne sont plus perçus comme de simples intermédiaires bancaires, mais comme des nœuds critiques intégrés à la chaîne d’approvisionnement et de production de l’effort de guerre russe.
La résilience de ces circuits financiers alternatifs a des implications directes sur le conflit en Ukraine. Tant que ces canaux persistent, la base économique de la machine de guerre russe conserve une capacité de financement. L’efficacité à long terme du régime de sanctions dépendra donc de la capacité des pays occidentaux à identifier et à neutraliser ces « points d’adaptation » financiers, qui permettent à Moscou de contourner les restrictions et de poursuivre son offensive.