Avec ses 301 millions d’utilisateurs, la plateforme finance plus de films originaux que les studios hollywoodiens d’autrefois. Mais la logique des données et de la recommandation favorise des œuvres calibrées, souvent immédiatement oubliées.
S’il faut retenir un symbole du cinéma industriel de 2025, The Electric State, blockbuster de science-fiction produit par Netflix à grands coups de millions de dollars, en serait un bon exemple – ou plutôt un bon contre-exemple. Malgré son budget record, ce film sur une guerre entre hommes et robots s’est vite noyé dans la masse, incapable de marquer les esprits ou d’affoler les compteurs d’audience, malgré des débuts prometteurs sur la plateforme, rapporte TopTribune.
Ce destin décevant illustre un phénomène grandissant : l’essor des « films algorithmiques », conçus pour plaire au plus grand nombre, quitte à sacrifier toute originalité. Des réalisateurs comme les Anthony et Joe Russo empilent ainsi les productions digestes – aussitôt vues, aussitôt oubliées – avec des scénarios déroulés comme des manuels d’utilisation pour usager distrait ou multitâche.
Les titres de Netflix jouent la carte de la transparence : Tall Girl sur une fille grande, Uglies pour une dystopie centrée sur la chirurgie esthétique, etc. Il faut assurer la sécurité, explique un long article du Guardian, en embauchant des stars familières mais pas assez bankables pour remplir à elles seules les salles. L’exemple récent le plus frappant étant Ryan Reynolds, omniprésent sur le service.
Plaire au dieu algorithme
Netflix possède aujourd’hui près de 301 millions d’utilisateurs et diffuse plus de films originaux que les studios hollywoodiens de la grande époque. Derrière cette expansion planétaire, l’influence de l’algorithme reste difficile à mesurer : le géant affirme combiner intuition créative et analyse de données, mais rares sont les voix internes prêtes à en parler ouvertement, de peur de froisser un mastodonte devenu central dans l’industrie.
Tout commence à la fin des années 2000, quand Netflix redéfinit la classification des œuvres grâce à des milliers de tags, pour trier les contenus selon leurs thèmes, émotions ou tonalités. Ce système, évolution du classement par genres, affine la recommandation, parfois jusqu’à la caricature : des catégories ultra pointues envahissent les pages d’accueil, selon les habitudes de visionnage de chacun.
L’analyse comportementale des spectateurs prend de plus en plus de place. L’algorithme emmagasine des milliards de données chaque jour : ce que l’on regarde, à quel moment, sur quel appareil, combien de temps avant de zapper… Cette stratégie façonne in fine ce qui sera proposé, financé… ou abandonné.
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Mais l’algorithme ne décide pas tout, loin de là. Le processus reste ancré dans un mélange de notes internes et d’intuition studio, à la manière des systèmes de test et de validation qui régentaient déjà l’âge d’or du cinéma hollywoodien. Si le modèle Netflix favorise l’efficacité – capter en 5 secondes l’intérêt du spectateur – il perpétue surtout des réflexes très classiques d’industrie : jouer safe et donner la priorité au produit immédiatement accessible.
Ce formatage généralisé a eu son apogée lors de la croissance effrénée de Netflix dans les années 2010, pendant laquelle le contrôle qualité s’est trouvé dépassé par la quantité. Cela a permis l’émergence de quelques films singuliers (Roma, Okja…), noyés dans la masse de contenus anonymes, secondaires, et souvent interchangeables.
Aujourd’hui, devant la stagnation des utilisateurs et le réveil de la concurrence, Netflix resserre la vis : budgets contrôlés, quantité raisonnée et modèle ajusté. Le nouveau credo est clair : produire à la chaîne des films attrayants, mais jamais trop atypiques, pour garder ses utilisateurs sans risquer de les surprendre avec de l’originalité.
Derrière l’illusion d’un catalogue illimité, l’algorithme construit une culture uniformisée, tout en privant l’industrie de ses relais et modèles traditionnels de diversité. L’arrivée de l’IA dans la production promet d’accentuer encore cette tendance, questionnant la place laissée à l’artiste et le sens même de la création cinématographique.