Le Ministre afghan des Affaires étrangères en visite à Delhi : un rapprochement stratégique malgré les tensions régionales
Le ministre des Affaires étrangères des Talibans, Amir Khan Muttaqi, est en visite à Delhi, un événement notable qui évoque des mémoires amères en Inde où les islamistes sont perçus comme complices de plusieurs attaques mortelles, dont le détournement de l’avion en 1999 et l’attaque contre l’ambassade indienne à Kaboul en 2008, ayant coûté la vie à plusieurs citoyens indiens, dont deux diplomates de haut rang, rapporte TopTribune.
Muttaqi, toujours sur la liste des sanctions des Nations Unies, a obtenu une exemption de voyage pour se rendre en Inde jeudi dernier, marquant une première visite de haut niveau depuis la prise de pouvoir des Talibans en 2021. Delhi a désigné Muttaqi comme le ministre afghan des Affaires étrangères et lui a permis de tenir des conférences de presse au sein de l’ambassade afghane à Delhi, encore sous le contrôle des officiers du gouvernement précédent soutenu par l’Occident. Le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar, a même partagé la scène avec lui. De plus, Delhi prévoyait de rouvrir son ambassade à Kaboul dans un avenir proche.
Cependant, au cours de cette visite de relations publiques, des affrontements meurtriers ont éclaté le long de la ligne Durand, la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, illustrant la complexité géopolitique entre l’Inde, l’Afghanistan et le Pakistan.
Pourquoi Delhi s’engage-t-il avec Kaboul ?
Depuis que les Talibans ont pris le pouvoir à Kaboul, l’Inde a maintenu des relations avec eux. Plusieurs développements dans la région ont cependant conduit à un changement de politique sans précédent. La conflit militaire entre l’Inde et le Pakistan cette année, le soutien croissant de la Chine à Islamabad, la réponse tiède de la Russie au conflit malgré ses liens de défense historiques avec l’Inde, et l’acquiescement récent des États-Unis envers le Pakistan ont suscité un sentiment d’inquiétude à Delhi.
Delhi, ayant peu de partenaires de confiance dans le sous-continent indien, voit l’Afghanistan comme un enjeu géopolitique essentiel. Néanmoins, l’engagement de Delhi envers les Talibans est critiqué en raison de leur bilan en matière de droits de l’homme, notamment lors d’une récente conférence de presse qui a exclu des journalistes féminines. Malgré cela, une vision grandissante à Delhi soutient que la politique étrangère doit être pragmatique, axée sur des intérêts plutôt que des considérations éthiques.
L’équilibre du pouvoir Delhi-Kaboul-Islamabad
Le facteur pakistan a renforcé l’importance de l’engagement actuel entre l’Inde et les Talibans. Islamabad craint un partenariat en sécurité entre deux États hostiles, tandis que Kaboul souhaite renforcer sa coopération avec l’Inde pour contrebalancer sa relation se dégradant avec Islamabad. L’Inde, de son côté, est motivée par une volonté de renouer des liens historiques avec l’Afghanistan et de sécuriser un accès économique potentiel à l’Asie centrale.
Ces dynamiques ont engendré des stratégies distinctes : Islamabad cherche à diviser Delhi et Kaboul, tandis que Kaboul veut renforcer la coopération avec une Inde qui diffère de son ancien allié. En conséquence, Delhi s’oriente vers un rapprochement avec qui que ce soit détient le pouvoir, en affrontant le Pakistan.
En somme, Delhi et Kaboul pensent que « l’ennemi de mon ennemi est un ami », alors qu’Islamabad considère cette alliance comme néfaste pour ses intérêts. Ainsi, en accueillant Muttaqi, Delhi risque d’approfondir le fossé croissant entre l’Afghanistan et le Pakistan, même si cela ne correspond pas nécessairement aux intentions de Delhi.
En dépit des préoccupations suscitées parmi le public indien concernant les liens croissants avec les Talibans, Delhi continuera d’essayer de naviguer entre ces préoccupations et son désir de forger des partenariats régionaux plus étroits, au détriment du Pakistan.