Lancé en février 1925 par Harold Ross, le magazine centenaire aux fameuses couvertures illustrées a imposé un ton, un style et une exigence littéraire qui ont redéfini la presse américaine.
Littéraire dans son ton, grand public dans sa portée et traversé d’un humour mordant, The New Yorker a apporté au journalisme américain une sophistication nouvelle – et nécessaire – lorsqu’il a été lancé il y a cent ans, en février 1925. En menant mes recherches sur l’histoire du journalisme américain pour mon livre Covering America – A Narrative History of a Nation’s Journalism (paru en février 2018), je me suis passionné pour l’histoire de la naissance du magazine et pour celle de son fondateur, Harold Ross, rapporte TopTribune.
Harold Ross s’intégrait sans peine dans un milieu des médias foisonnant de fortes personnalités. Il n’avait jamais achevé ses études secondaires. Divorcé à plusieurs reprises et rongé par les ulcères, il affichait en permanence un sourire aux dents clairsemées et une chevelure en brosse caractéristique. Il consacra toute sa vie d’adulte à une seule et même entreprise : le magazine The New Yorker.
Pour les lettrés, par les lettrés
Né en 1892 à Aspen, dans le Colorado, Harold Ross travailla comme reporter dans l’Ouest, alors qu’il était encore adolescent. Lorsque les États-Unis entrèrent dans la Première Guerre mondiale, il s’engagea.
Envoyé dans le sud de la France, il déserta rapidement et gagna Paris, en emportant avec lui sa machine à écrire portable Corona. Il rejoignit alors le tout nouveau journal destiné aux soldats, le Stars and Stripes, qui manquait tellement de personnel qualifié que Harold Ross y fut engagé sans la moindre question.
À Paris, Harold Ross fit la connaissance de plusieurs écrivains, dont Jane Grant (1892-1972), première femme à avoir travaillé comme reporter au New York Times. Elle devint plus tard la première de ses trois épouses.
Après l’armistice en novembre 1918, Harold Ross partit pour New York et n’en repartit plus vraiment. Là, il fit la rencontre d’autres écrivains et rejoignit rapidement un cercle de critiques, dramaturges et esprits brillants qui se retrouvaient autour de la Table ronde de l’hôtel Algonquin, sur la 44e Rue ouest à Manhattan.
Au cours de déjeuners interminables, Harold Ross fréquentait et échangeait des traits d’esprit avec quelques-unes des plus brillantes figures du milieu littéraire new-yorkais. De ces réunions naquit aussi une partie de poker qui impliquait Harold Ross et son futur bailleur de fonds, Raoul Fleischmann.
Au milieu des années 1920, Harold Ross décida de lancer un magazine hebdomadaire consacré à la vie métropolitaine. Il voyait bien que la presse magazine connaissait un essor considérable, mais n’avait aucune envie d’imiter ce qui existait déjà.
Harold Ross devait établir un business plan. Le type de lecteurs cultivés qu’il visait intéressait également les grands magasins new-yorkais, qui y virent une clientèle idéale. Sur cette base, Raoul Fleischmann accepta de lui avancer 25.000 dollars pour démarrer, soit l’équivalent d’environ 450.000 dollars actuels.
Harold Ross fait tapis
À l’automne 1924, installé dans un bureau, Harold Ross se mit au travail sur la plaquette de présentation de son magazine : «The New Yorker sera le reflet, en mots et en images, de la vie métropolitaine. Il sera humain et devra présupposer chez ses lecteurs un degré raisonnable d’ouverture d’esprit. Il détestera les balivernes.»
Une grande part du succès du magazine tenait au génie de Harold Ross pour repérer les talents et les encourager à développer leur propre voix.
Harold Ross ajouta cette phrase célèbre : «Le magazine n’est pas conçu pour la vieille dame de Dubuque.» Autrement dit, The New Yorker ne chercherait ni à suivre le rythme de l’actualité ni à flatter le lecteur moyen.
Harold Ross faillit échouer. La couverture du premier numéro, daté du 21 février 1925, présentait une aquarelle de Rea Irvin, représentant un personnage dandy observant attentivement un papillon à travers son monocle. Cette image, surnommée Eustace Tilley, devint l’emblème officieux du magazine.
Le magazine trouve son équilibre
À l’intérieur de ce premier numéro, le lecteur découvrait un assortiment de blagues, de courts poèmes et de critiques littéraires, mais l’ensemble n’était pas particulièrement impressionnant.
Le magazine eut du mal à démarrer. Harold Ross faillit même tout perdre lors d’une partie de poker arrosée chez Herbert Bayard Swope, ce qui aggravait sa situation financière. Raoul Fleischmann, participant à la partie, finit par aider Harold Ross à rembourser une partie de sa dette.
Une grande part du succès du magazine tenait à sa capacité à repérer les talents. L’une de ses premières découvertes majeures fut Katharine S. Angell, qui devint la première responsable de la fiction du magazine.
The New Yorker trouva rapidement sa stabilité et les rédacteurs commencèrent à perfectionner certaines de ses marques de fabrique, comme le portrait fouillé et les longs récits de non-fiction nourris d’enquêtes.
D’une curiosité insatiable et d’un perfectionnisme maniaque en matière de grammaire, Harold Ross était prêt à tout pour garantir l’exactitude des articles publiés.
Durant les années 1930, alors que le pays traversait une crise économique, The New Yorker fut parfois critiqué pour son indifférence apparente à la gravité des problèmes nationaux. Cependant, c’est pendant cette période que le magazine trouva véritablement sa voix : curieuse, ouverte sur le monde, exigeante et profondément sérieuse.
Harold Ross découvrit de nouveaux auteurs et ensemble, ils produisirent certains des plus grands textes de la période, notamment le reportage majeur de John Hersey sur l’usage de la première bombe atomique dans un conflit, publié en août 1946.
Un joyau du journalisme
Au cours du siècle écoulé, le magazine a profondément marqué le journalisme américain. D’une part, Harold Ross a su créer les conditions permettant à des voix singulières de se faire entendre.
Il faut reconnaître à Harold Ross le mérite d’avoir élargi le champ du journalisme bien au-delà des catégories traditionnelles.