Décès de Lionel Jospin : un héritage des 35 heures qui perdure
L’ancien Premier ministre français Lionel Jospin, architecte des réformes des 35 heures, est décédé le 22 mars à l’âge de 88 ans. Sa volonté de réduire le temps de travail est l’une des réalisations les plus emblématiques de son mandat, notamment à partir de 1997, année d’arrivée au pouvoir de la gauche plurielle, rapporte TopTribune.
Les lois Aubry, du nom de la ministre de l’Emploi de l’époque, Martine Aubry, ont établi les 35 heures comme durée légale du travail hebdomadaire en France, permettant une réduction du temps de travail sans perte de salaire. Cette initiative a suscité de nombreux débats, mais les 35 heures n’ont jamais été définitivement abandonnées depuis leur introduction progressive en 2000, représentant une exception en Europe.
Les réformes notables incluent Aubry 1, mise en place en 1998, qui a tracé le calendrier de la réforme, suivie par Aubry 2 en décembre 1999, imposant la réduction du temps de travail à toutes les entreprises de plus de 20 salariés à partir de 2000, puis à celles de moins de 20 salariés en 2002.
Ces lois vont au-delà d’une simple diminution du temps de travail. Elles comprennent une baisse des cotisations sociales pour les employeurs, une réorganisation de la production, ainsi que l’instauration du « forfait jours ». Ce dernier permet de rémunérer un salarié sur la base du nombre de jours travaillés par an plutôt que par heures hebdomadaires.
Les enquêtes démontrent un taux de satisfaction élevé parmi les salariés, qui profitent d’une augmentation salariale ou de jours de réduction du temps de travail, créant ainsi des opportunités pour des loisirs accrus. Jean-Yves Boulin, sociologue spécialisé dans le temps de travail, souligne également les effets positifs constatés sur l’égalité des sexes. Les hommes travaillant 35 heures par semaine participent davantage aux tâches domestiques par rapport à ceux travaillant 39 heures hebdomadaires.
Cependant, des distinctions dans la réception de cette réforme sont perceptibles selon les catégories socioprofessionnelles. Les cadres, souvent plus « autonomes dans leur organisation », peuvent tirer davantage parti des jours de RTT et se sentent ainsi bénéficiés d’un temps libre plus important.
En 1997, la France faisait face à un taux de chômage de plus de 10 %. Les 35 heures visaient à lutter contre le chômage, mais leur impact sur la création d’emplois suscite encore des débats. Selon une étude de 2003, près de 350 000 emplois ont été créés entre 1998 et 2002, bien que certains économistes attribuent ce chiffre aux réductions de cotisations sociales permises par ces lois.
Jean-Yves Boulin fait remarquer que les 35 heures ont contribué à « intensifier le temps de travail ». En effet, les entreprises ont souvent réagi à la réduction des heures en réorganisant le travail, ce qui a mené à une diminution des pauses. Des économistes, comme Nicolas Bouzou, évoquent une augmentation potentielle des burn-out suite à cette charge de travail accrue.
Vingt-cinq ans après leur adoption, la durée effective du travail hebdomadaire reste élevée, à 38,9 heures en 2023, révélant que les heures supplémentaires sont courantes. Malgré la flexibilité initialement prévue, des études mettent en avant la persistance d’un très faible temps de travail effectif en comparaison des 35 heures légales.
Depuis 2002, divers gouvernements ont renforcé des mesures de flexibilité, remettant en question l’héritage des 35 heures. Des lois comme celle de 2008 et celle d’El Khomri en 2016 ont tenté d’assouplir ces normes. En 2024, le député Gérald Darmanin a évoqué l’idée d’abandonner ces heures pour « faire travailler plus les Français ». En réponse à ces pressions, le débat sur les 35 heures reste très politique, divisant la droite et la gauche sur l’enjeu de la compétitivité économique et des droits des travailleurs.
Stéphane Carcillo, économiste à l’OCDE, souligne que des adaptations ont été observées du côté des entreprises, qui ont su adopter divers régimes d’assouplissement tout en maintenant un certain équilibre. Au final, les 35 heures apparaissent plus comme une réforme sociétale qu’une simple question de régulation du temps de travail.