Il existe des phrases qui traversent le temps avec une netteté remarquable. L’une d’elles, formulée par Frédéric Bastiat, est particulièrement pertinente aujourd’hui : « L’État est cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » Écrite en 1848, cette assertion pourrait tout aussi bien avoir été prononcée récemment, tant elle résonne avec force dans le contexte politique actuel. Elle dépeint un système où chaque groupe souhaite obtenir davantage, en espérant que les coûts seront couverts par d’autres, rapporte TopTribune.
Une croyance erronée : l’État comme source inépuisable
Bastiat avait une vision claire du problème central : la conviction erronée que l’État dispose d’une richesse propre, distincte de celle des citoyens. Beaucoup imaginent l’État comme coffre-fort magique d’où émanent subventions et aides à volonté. En réalité, l’État ne crée pas de richesse. Chaque euro dépensé par lui provient inéluctablement des citoyens, aujourd’hui ou demain. Cette illusion s’avère dangereuse, car elle instille l’idée d’un tiers neutre, tout-puissant et responsable de l’ensemble des finances publiques. Cela permet à chacun de revendiquer des avantages spécifiques sans en subir la culpabilité, sous prétexte que « c’est l’État qui finance ». Cette croyance collective engendre une logique consumériste où chacun demande :
- « Qu’ils augmentent telle allocation. »
- « Qu’ils baissent telle taxe. »
- « Qu’ils financent tel secteur. »
- « Qu’ils sauvent telle industrie. »
Comme si l’État était un grand-parent bienveillant distribuant des billets de banque qu’il aurait, par magie, cultivés dans son jardin.
II. Une société où les groupes vivent aux dépens des autres
Bastiat offrait une analyse qui dépasse la simple économie; il proposait une réflexion sociologique pertinente. Il soulignait une réalité que peu sont prêts à accepter : chaque groupe social tente d’extraire de l’État des avantages, financés par les autres.
Les retraités souhaitent préserver leurs acquis au détriment des actifs. Les fonctionnaires revendiquent des ressources supplémentaires financées par le secteur privé. Le secteur privé demande des subventions issues des impôts. Les locataires aspirent à des aides rémunérées par les propriétaires, tandis que ces derniers réclament des exonérations à la charge des locataires. Les salariés sollicitent des augmentations en affectant les investisseurs, tandis que ces derniers exigent des réductions d’impôts à la charge des contribuables. Les jeunes désirent payer moins, les anciens veulent recevoir davantage, chacun s’efforçant d’obtenir une part du gâteau sans jamais se questionner sur qui cuisine. En réalité, tout le monde cuisine pour tout le monde, à condition que personne ne l’admette.
Quand la fiction devient un système : l’État-clientéliste contemporain
Bastiat percevait déjà les fondements d’un système politique moderne qui consiste à promettre que le coût sera toujours supporté par autrui. Chaque parti politique identifie une clientèle électorale à qui il vend l’idée que :
- la richesse proviendra de “ceux du dessus”,
- ou de “ceux du dessous”,
- ou de “ceux d’à côté”.
Ce phénomène conduit à une spirale où la pression fiscale augmente, les dépenses explosent et la situation des finances publiques se dégrade. Chacun a l’illusion de défendre uniquement son « droit ». L’État se mue alors en assureur universel, guichet permanent, gardien national, banque automatique, arbitre moral et réparateur, sans réelles limites ni ressources. La fiction devient structure.
La leçon de Bastiat : dépasser l’illusion collective
La puissance de cette citation réside non seulement dans son critique ; elle appelle également à une responsabilisation individuelle. Tant que chaque groupe social considérera que la justice revient à faire financer ses propres privilèges par d’autres, le système ne pourra que plonger dans l’insolvabilité, les conflits latents et la défiance mutuelle. La réalité est dure mais libératrice : il est impossible de vivre durablement aux dépens d’autrui sans que quelqu’un, à un moment donné, ne doive payer l’addition. Ni l’État ni l’endettement ne représentent des solutions magiques : ce ne sont que des moyens de dissimuler temporairement la véritable source de paiement.
Conclusion : la fiction demeure fiction… jusqu’au moment de la prise de conscience
La citation de Bastiat dépasse le simple slogan libéral ; elle représente un diagnostic profond sur la condition humaine. Elle met en lumière la tentation universelle de demander toujours plus à une entité abstraite, tout en négligeant que cette entité, au fond, c’est nous-mêmes. Tant que cette illusion subsistera, la politique se transformera en un théâtre où chacun réclame des avantages, des protections, des privilèges, convaincu que le paiement incombera à un fantôme nommé “l’État”. Or, ce fantôme n’existe pas. Et c’est probablement l’une des vérités les plus essentielles, tant sur le plan politique qu’économique et moral, de notre époque.