L’empereur Nicolas II, le révolutionnaire Lénine et le soviétique Mikhaïl Gorbatchev ont chacun leur tour essayé de bannir la boisson nationale russe. Aucun n’a réussi.
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«Ceux qui fument et qui boivent de la vodka aident davantage l’État. […] C’est de l’argent en plus pour les chantiers sociaux: le développement des aides sociales, l’incitation à la natalité.» Ainsi s’exprimait en 2010 le ministre des Finances Alexeï Koudrine, chargé de résoudre l’inquiétant déficit russe. Certes, inciter ses concitoyens à l’ébriété solidaire semble particulièrement malvenu dans un pays souffrant déjà d’une forte mortalité liée à l’alcool. Mais cette déclaration est aussi la concession d’une dure leçon historique, que les dirigeants et politiciens russes ont apprise à leurs dépens, rapporte TopTribune.
C’est à la fin du Moyen Âge que la vodka apparaît sur le territoire. Produit du monde rural, l’élixir de grain est préféré à une eau généralement souillée et vectrice de maladies. À partir du XVIe siècle, les tsars monopolisent sa production et sa commercialisation, afin de soumettre la population à leur bon vouloir. Pierre Ier le Grand, par exemple, oblige les poivrots endettés des tavernes royales à s’enrôler dans l’armée pour payer leur ardoise.
Avec des profits conséquents – environ 200 millions de roubles annuels dans les années 1850 –, la production de «petite eau» est régulée, avec un taux d’alcool uniforme fixé à 40% à la fin du XIXe siècle. La vodka fait plus que jamais partie du tissu social russe, servant de monnaie d’échange, arrosant les festivités et scellant les accords commerciaux, l’industrie de distillation contribuant au tiers des recettes de l’Empire russe.
La croisade sèche du dernier tsar de Russie
Conscient des ravages dus à la vodka, l’empereur Nicolas II l’interdit en 1914. «Nous ne pouvons pas rendre notre prospérité fiscale dépendante de la destruction des capacités spirituelles et économiques de beaucoup de nos sujets»,déclare-t-il. Cette prohibition engendre des effets initialement positifs: santé améliorée et criminalité en baisse. Toutefois, à moyen terme, elle exacerbe les tensions, conduisant à des pénuries de pain.
À la grogne de la population s’ajoute celle d’une partie de la classe dirigeante, privée de revenus issus de la consommation d’alcool. En 1917, avec la révolution bolchévique, les troupes de Nicolas II, impayées, se joignent aux émeutiers et la chute du régime tsariste s’ensuit.
Les bolchéviques, arrivés au pouvoir, choisissent de ne pas interdire la vodka, reconnaissant son rôle dans la fracture entre le prolétariat et la bourgeoisie. Lénine, en 1921, avertit qu’«il ne faut pas suivre l’exemple des pays capitalistes». Cependant, son successeur, Staline, relance la production de vodka en 1925 pour financer la modernisation de l’URSS. Sous son mandat, la vodka devient omniprésente, ce qui lui permet de rendre la population plus docile.
Un dernier pour la route
Après des tentatives de prohibition avortées par plusieurs dirigeants soviétiques, Mikhaïl Gorbatchev se lance dans une réforme en 1985. La situation devient critique: un sixième de la population est considérée comme alcoolique, et les mesures prises entraînent un effondrement des revenus de l’État et recours à des alternatives dangereuses qui conduisent à l’abandon du projet en 1988.
Depuis lors, aucune réforme d’envergure n’a freiné la consommation de vodka en Russie. Les gouvernants, conscients de son ancrage dans la vie quotidienne, préfèrent fermer les yeux sur ce fléau et continuer à encaisser les recettes fiscales, malgré une espérance de vie masculine plafonnant à 68 ans, bien en-deçà de la moyenne européenne.