Une dépendance énergétique qui persiste malgré les sanctions
Le 13 octobre 2025, une analyse du Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA) a montré que cinq États membres de l’Union européenne — la Hongrie, la Slovaquie, la France, la Belgique et la Roumanie — ont versé au total 938 millions d’euros pour des importations de combustibles fossiles russes. Les données montrent que les exportations énergétiques russes restent largement alimentées par les ventes de gaz naturel, qui représentent près des deux tiers de cette somme. Le gaz continue d’échapper aux sanctions européennes et arrive principalement par gazoduc ou sous forme de GNL.
La Hongrie demeure le principal acheteur, avec 258 millions d’euros payés en octobre, dont 83 millions pour le pétrole et 175 millions pour le gaz acheminé par pipeline. La Slovaquie suit avec 210 millions d’euros, dont 162 millions pour le pétrole et 48 millions pour le gaz. Les deux pays bénéficient toujours d’une dérogation pour utiliser la branche sud de l’oléoduc « Droujba », accordée par l’UE au début de la guerre afin de préserver leur sécurité énergétique.
Une pression accrue sur Moscou, mais encore insuffisante
Au cours des derniers mois, l’Union européenne et les États-Unis ont renforcé leurs sanctions contre le secteur énergétique russe. Washington appliquera dès le 22 novembre un nouveau train de restrictions visant Rosneft, Lukoil et leurs filiales, tandis que l’UE a adopté son 19ᵉ paquet, ciblant notamment la flotte de navires opérant dans l’ombre pour transporter du pétrole en contournant les règles. Bruxelles envisage également d’élargir les mesures au gaz naturel liquéfié, qui reste l’un des vecteurs d’importation les moins contrôlés.
Selon le CREA, les revenus quotidiens de la Russie issus des exportations d’hydrocarbures ont chuté de 4 % en octobre par rapport au mois précédent, atteignant 524 millions d’euros par jour — le niveau le plus bas depuis le début de l’invasion à grande échelle. Toutefois, cette baisse reste insuffisante pour freiner la capacité du Kremlin à financer son effort de guerre. Malgré les sanctions, les recettes tirées du pétrole et du gaz demeurent un pilier essentiel du budget russe.
Un marché international fragmenté et des incohérences persistantes
Bien que les mesures occidentales aient réduit la marge de manœuvre financière de Moscou, le pétrole et le gaz russes continuent de trouver preneur à travers des circuits détournés. L’Inde, la Chine et plusieurs pays du Sud global achètent encore des volumes importants via des intermédiaires ou des cargaisons mélangées, limitant l’impact des restrictions. Les États occidentaux tentent de coordonner leurs actions, mais les exemptions accordées à certains partenaires créent un régime de sanctions à plusieurs vitesses.
Ce double standard affaiblit l’efficacité globale de la stratégie occidentale. Si d’un côté l’objectif est de réduire les revenus de Moscou, de l’autre, la poursuite d’importations par certains États membres entretient la demande. La question du plafonnement des prix reste cruciale : elle pourrait réduire davantage les revenus russes, mais son succès dépend strictement de la capacité des alliés à surveiller les contournements et à sanctionner les transporteurs opérant via la flotte dite « fantôme ».
Des contradictions internes au sein de l’UE
La situation met en lumière les divisions internes de l’Union européenne. La Hongrie et la Slovaquie continuent de s’appuyer sur la dérogation pétrolière accordée pour l’oléoduc « Droujba », prolongeant ainsi leur dépendance au pétrole russe. Cette exception fragilise la cohésion du front européen, en particulier dans un contexte où Bruxelles pousse vers une rupture complète avec les hydrocarbures russes d’ici 2027.
L’approche de Budapest reste particulièrement controversée : lors d’une rencontre à Washington, le président Donald Trump a accordé à Viktor Orbán un sursis d’un an concernant les sanctions américaines sur les importations d’énergie russes. Une mesure qui allège temporairement la pression sur la Hongrie, mais qui retarde la transition énergétique indispensable pour réduire son exposition aux risques géopolitiques.
Une dynamique mondiale en évolution
Sur les marchés internationaux, un signal majeur émerge : l’Inde et la Chine, deux des plus grands acheteurs de pétrole russe, ont commencé à réduire leurs importations par crainte de sanctions secondaires américaines. Si cette tendance se poursuit, elle pourrait significativement affaiblir les revenus du Kremlin et renforcer l’impact des mesures imposées par l’UE et les États-Unis.
Bruxelles prépare désormais un 20ᵉ paquet de sanctions, avec des propositions visant à restreindre plus fermement les importations de GNL et à imposer des mesures contre la flotte pétrolière opérant dans l’opacité. Pour rendre cette stratégie durable, l’UE devra cibler le transport maritime, renforcer les obligations de traçabilité et contrôler davantage les destinations finales afin d’éviter les reventes via des intermédiaires.