Le pion du Kremlin au Bundestag ? Le parcours trouble du député Markus Frohnmaier
Le pion du Kremlin au Bundestag ? Le parcours trouble du député Markus Frohnmaier

Le pion du Kremlin au Bundestag ? Le parcours trouble du député Markus Frohnmaier

06.12.2025 09:00
7 min de lecture

Une figure clé de l’offensive d’influence russe au cœur de la démocratie allemande

Moteur économique de l’Union européenne et pilier de la solidarité occidentale avec l’Ukraine, l’Allemagne est depuis des années une cible prioritaire des services russes. Dans cette guerre hybride, Moscou ne se contente pas de campagnes de désinformation : elle cherche à faire entrer ses « chevaux de Troie » directement dans les institutions. Le député de l’AfD Markus Frohnmaier s’impose comme l’un des relais les plus visibles de narratifs prorusses au Bundestag, au point d’être régulièrement décrit par des experts comme un vecteur d’influence du Kremlin au sein du système politique allemand.
Son itinéraire illustre la manière dont des responsables issus de l’extrême droite peuvent être intégrés, au fil des années, dans des réseaux d’intérêts russes, tout en se présentant comme de simples défenseurs d’une « autre politique étrangère » pour l’Allemagne.

Une visite annoncée à Moscou qui déclenche l’alarme sécuritaire

À l’automne 2025, Frohnmaier provoque un tollé en annonçant publiquement son intention de se rendre en Russie au printemps 2026, au moment où la guerre contre l’Ukraine se poursuit et où les opérations hybrides de Moscou contre l’Europe s’intensifient. Sur la chaîne N-tv, il justifie ce projet par la nécessité de « maintenir des canaux de communication » en prévision d’un « nouveau temps » après le conflit, laissant entendre que Washington et d’autres partenaires se prépareraient déjà à cette recomposition.
La réaction à Berlin est immédiate. Des responsables de la coalition au pouvoir et de l’opposition centriste dénoncent un voyage à haut risque pour la sécurité nationale, susceptible de favoriser des fuites d’informations sensibles. Des élus de la CDU rappellent que l’AfD est déjà perçue comme un relais de la propagande du Kremlin, utilisé pour diffuser de la désinformation et fragiliser la cohésion européenne. Pour eux, ce déplacement serait moins un geste diplomatique qu’une forme de complaisance envers les services russes.
Au sein du SPD, des spécialistes de la politique intérieure voient dans ce projet non une erreur individuelle, mais un élément d’une vaste opération d’influence russe. Ils estiment que les contacts répétés d’un député ultranationaliste avec une puissance hostile, en pleine guerre en Europe, relèvent d’une logique de guerre hybride visant à affaiblir la démocratie allemande et à saper le soutien à Kyiv. Le président de la commission de contrôle des services de renseignement au Bundestag va jusqu’à y voir une menace directe pour la sécurité de la République fédérale.

Un profil personnel atypique, propulsé par l’ascension de l’AfD

Né en Roumanie sous le prénom de Cornel et abandonné très tôt par ses parents biologiques, Markus Frohnmaier est adopté par une famille allemande, les Frohnmaier, avec laquelle il entre plus tard en politique. Son père, ancien ingénieur chez Daimler, et sa mère, ex-floriste, se présentent eux aussi sous l’étiquette AfD aux élections de 2024, sans succès – illustration d’un engagement familial rare dans le paysage politique allemand.
Frohnmaier lui-même n’achève pas ses études universitaires, préférant se consacrer très tôt à la carrière militante. Dès 2014, il fonde une structure étudiante de l’AfD à l’université, qui deviendra le noyau de la Jeune Alternative dans le Bade-Wurtemberg. Très rapidement, son profil de jeune agitateur national-conservateur séduit la direction du parti, qui en fait un visage médiatique de l’aile la plus radicale.
Parallèlement à une rhétorique virulente contre l’immigration et « l’islamisation » de l’Allemagne, il prend position en faveur de la Russie : dès 2014, après l’annexion illégale de la Crimée, il félicite publiquement les habitants de la péninsule pour leur « indépendance ». Il critique les sanctions européennes contre Moscou, les présentant comme contraires aux intérêts économiques allemands, et défend l’idée d’un rapprochement stratégique avec la Russie au nom d’une vision révisionniste de l’ordre européen.

Une toile de contacts avec les réseaux d’influence russes

À partir de 2014, Frohnmaier tisse progressivement des liens avec des représentants officiels russes et des acteurs issus de la galaxie des services de renseignement. Lors d’un événement de la Jeune Alternative, il rencontre un jeune attaché de l’ambassade de Russie à Berlin, identifié ultérieurement comme intermédiaire d’un attaché militaire soupçonné d’appartenir au renseignement militaire russe. Les échanges se multiplient ensuite en marge d’événements consacrés aux sanctions ou aux relations russo-européennes, jusqu’à apparaître dans des photos de groupe qu’il finira par effacer de ses réseaux sociaux.
Dans les années suivantes, l’élu AfD participe à des manifestations organisées par des structures proches du Kremlin, notamment en Serbie, et se rend à plusieurs reprises dans les territoires ukrainiens occupés, comme la Crimée ou le Donbass, dans un rôle d’« observateur » ou d’invité d’honneur. Il se rapproche d’idéologues comme Alexandre Douguine, figure de l’ultranationalisme russe, et de réseaux para-diplomatiques destinés à légitimer les annexions et à diffuser les narratifs de Moscou en Europe.
Des fuites de courriels et de documents stratégiques russes, relayées par des médias et des enquêteurs indépendants, mentionnent Frohnmaier comme un « candidat à soutenir » lors des législatives de 2017 afin d’obtenir un député « totalement contrôlable » au Bundestag. Ces plans prévoient un soutien matériel et médiatique en échange de prises de position favorables à la Russie, de visites régulières dans les territoires occupés et d’une disponibilité permanente pour les médias d’État russes.

Du jeune militant au relais politique des intérêts russes

Élu pour la première fois au Bundestag en 2017 sur la liste de l’AfD, Frohnmaier gagne rapidement en influence interne : porte-parole de la « jeune génération » du parti, puis responsable des questions internationales au sein de la fraction, enfin vice-président du groupe parlementaire. À ces fonctions s’ajoute son rôle dans la structuration de réseaux transnationaux avec d’autres forces d’extrême droite en Europe centrale et orientale.
En 2018, il se rend à Moscou comme « observateur » des élections présidentielles et en fait un compte-rendu flatteur, minimisant les accusations de fraude et louant la popularité de Vladimir Poutine. Le voyage, pris en charge par les autorités russes, alimente les soupçons de dépendance financière, d’autant que les règles allemandes interdisent aux députés d’accepter des avantages lorsqu’ils agissent clairement dans l’intérêt d’un tiers. L’élu refuse toutefois de préciser les modalités de financement de sa mission.
Par la suite, son nom apparaît dans l’organigramme du Forum économique de Yalta, sur la péninsule annexée, en compagnie de responsables russes et de représentants des services. Il épouse une journaliste russe, Daria Tsoï, active dans des médias proches du pouvoir, ce qui renforce encore la perception d’un ancrage dans l’écosystème informationnel du Kremlin.

Un maillon d’un dispositif plus large d’ingérence russe et chinoise

L’itinéraire de Frohnmaier ne peut être compris isolément. D’autres figures de l’AfD, comme Maximilian Krah, sont soupçonnées de liens financiers ou politiques avec des intérêts russes et chinois, allant du lobbying pour Huawei à la propagande en faveur de la ligne de Pékin sur le Tibet ou les Ouïghours, en passant par des campagnes soutenues par des structures liées à Viktor Medvedtchouk. Plusieurs enquêtes européennes ont mis au jour des flux d’argent, des opérations médiatiques et des activités de renseignement impliquant des collaborateurs d’élus AfD.
Des révélations sur le rôle d’experts et de consultants proches des services russes, tels que le stratège Vladimir Sergienko, montrent comment des réseaux de communicants, payés pour attaquer l’aide militaire à l’Ukraine ou pour défendre des organisations religieuses inféodées à Moscou, ont cherché à instrumentaliser le système juridique allemand. Des projets de recours devant la Cour constitutionnelle fédérale visaient ainsi à bloquer les livraisons d’armes à Kyiv en s’appuyant sur des députés AfD.
Malgré ces scandales, l’AfD progresse dans les urnes, et Frohnmaier est réélu au Bundestag en 2025. Il continue de se présenter comme un défenseur d’une « Realpolitik » multipolaire, prônant une Allemagne « médiatrice » entre blocs et réclamant la levée des sanctions contre Moscou. Dans cette vision, la Russie est un partenaire naturel, l’OTAN un facteur d’escalade, et l’Ukraine un dossier à « geler » plutôt qu’à résoudre sur la base du droit international.

Vers 2026 : un test pour la résilience démocratique allemande

À l’approche des élections régionales de 2026 dans le Bade-Wurtemberg, la Saxe-Anhalt et Berlin, Frohnmaier et ses alliés espèrent capitaliser sur la colère sociale et la fatigue de guerre pour renforcer leur poids politique. Le député se positionne déjà comme un acteur central d’un « canal alternatif » entre Berlin, Moscou et Washington, en revendiquant des liens avec les milieux conservateurs américains et en se posant en artisan d’un futur compromis avec la Russie, au détriment de l’Ukraine et de l’unité euro-atlantique.
Reste à savoir si ces ambitions se traduiront en gains durables ou si les mises en garde répétées des services de renseignement et des forces démocratiques parviendront à contenir cette offensive d’influence. Pour l’instant, le cas Frohnmaier illustre la vulnérabilité des démocraties européennes face à des stratégies de long terme mêlant financement opaque, propagande, diplomatie parallèle et exploitation des fractures internes.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Dernières nouvelles

À NE PAS MANQUER