Le 82e Festival international du film de Venise, qui se tient du 27 août au 6 septembre 2025, est marqué par le retour inattendu de la délégation russe après trois années d’absence. Pour la première fois depuis le début de la guerre en Ukraine, le drapeau de la Fédération de Russie a été hissé sur le palais du cinéma de Venise, un geste perçu comme une légitimation symbolique de l’État agresseur. La présence de la Russie a été justifiée par la sélection en compétition officielle du documentaire d’Alexandre Sokourov, Journal d’un réalisateur, qui retrace des décennies d’histoire soviétique et post-soviétique. Pourtant, Sokourov, longtemps proche du Kremlin et ancien membre du Conseil des droits de l’homme auprès de Vladimir Poutine, est aujourd’hui considéré comme faisant partie d’une « opposition sous contrôle», n’ayant jamais condamné publiquement l’invasion de l’Ukraine. La levée du drapeau russe a immédiatement suscité un vif débat international.
Un contraste saisissant avec les frappes en Ukraine
La symbolique s’est révélée d’autant plus marquante que, dans la nuit du 28 août, quelques heures après la cérémonie d’ouverture, la Russie a lancé une nouvelle vague de frappes aériennes contre l’Ukraine. À Kiev, 23 civils, dont quatre enfants, ont péri après l’effondrement d’immeubles résidentiels. Cette coïncidence a renforcé les critiques visant les organisateurs du festival, accusés de fermer les yeux sur les crimes de guerre en offrant une scène prestigieuse à un pays poursuivant sa campagne militaire contre une population civile.
Un débat sur la liberté artistique et l’hypocrisie occidentale
Alors que la direction de la Mostra invoque la liberté artistique pour justifier la participation russe, de nombreuses voix dénoncent une hypocrisie : accueillir un film russe au moment où Moscou intensifie ses attaques revient, selon elles, à normaliser la violence. Pour une partie du monde cinématographique, le festival mine sa propre crédibilité en plaçant le drapeau russe parmi ceux des autres nations représentées. La question se pose : est-ce vraiment de l’art libre, ou une forme subtile de propagande culturelle?
L’Italie, terrain fertile pour l’influence russe
Cette controverse révèle aussi les fractures internes de l’opinion publique italienne. Contrairement à d’autres pays d’Europe occidentale, l’Italie reste divisée dans son approche de la Russie : une partie de la population continue d’associer Moscou à une grande tradition culturelle et à des liens économiques stratégiques. Ces perceptions sont entretenues par les réseaux de la « puissance douce » russe : mécénat culturel, événements artistiques, et tentatives de figures proches du Kremlin comme le chef d’orchestre Valery Gergiev d’organiser des concerts en Italie. Par ailleurs, la forte présence de capitaux russes, d’entreprises et de touristes contribue à renforcer une dépendance économique qui fragilise la distance critique de Rome vis-à-vis de Moscou.
Une faille stratégique pour l’unité européenne
L’Italie, membre du G7 et acteur central au sein de l’Union européenne, représente une cible stratégique pour l’influence russe. Les débats suscités par la présence du drapeau russe à Venise dépassent le cadre culturel : ils reflètent les tensions sur la cohésion de l’Europe face à l’agression russe. Si Rome cède à l’idée d’un retour de la Russie dans l’espace public et culturel européen, cela pourrait affaiblir la solidarité du continent avec Kiev et éroder la fermeté occidentale face à Moscou.