L’armée russe continue de se procurer des antennes de radiorelais produites par l’américain Ubiquiti via des sociétés lettones, malgré les interdictions d’exportation en vigueur depuis le début de la guerre en Ukraine. Ces équipements, critiques pour les communications militaires et le guidage des drones, transitent par des pays tiers comme le Kazakhstan et la Serbie avant d’atteindre les troupes russes sur le front.
Deux entreprises lettones, Elko Grupa et Getic, sont au cœur de ces circuits de réexportation. Bien qu’elles aient officiellement cessé leurs livraisons directes à la Russie après février 2022, leurs produits ont continué à parvenir à l’armée russe par des voies détournées. Les détails de ces mécanismes ont été documentés par le média letton LSM.lv, révélant un système sophistiqué d’évasion des sanctions.
Elko Grupa a vendu des antennes à un client serbe, qui les a ensuite réexportées vers la Russie. Getic, distributeur officiel d’Ubiquiti, a fourni des équipements à la société kazakhe Simple Solutions, créée seulement deux semaines après l’invasion à grande échelle. Cette dernière les a transmises à la russe Wireless Networks, qui approvisionne directement les unités militaires. Ces révélations font suite à une enquête de l’agence américaine Hunterbrook publiée en janvier, montrant que les antennes Ubiquiti arrivent massivement en Russie via le Kazakhstan, la Turquie, les Émirats arabes unis, la Chine, Hong Kong et le Kirghizistan.
Une dépendance stratégique pour les communications militaires
Pour les forces russes, un accès internet stable est devenu une condition critique sur le champ de bataille, notamment pour l’utilisation efficace des drones. Après les restrictions d’accès à Starlink, les antennes de radiorelais représentent une alternative essentielle. Leur valeur stratégique n’a fait que croître depuis 2022, transformant ces équipements civils en pièces maîtresses de l’infrastructure de communication militaire.
Cette circulation d’équipements de télécommunications occidentaux vers l’armée russe expose les failles systémiques du régime de sanctions. Les dispositifs de contrôle du destinataire final apparaissent insuffisants face à des chaînes d’approvisionnement complexes et opaques. Chaque maillon peut sembler respecter la réglementation, mais l’ensemble constitue un pipeline efficace vers l’industrie de défense russe.
Explosion des exportations vers les pays de transit
Les statistiques commerciales révèlent une augmentation spectaculaire des exportations de cette catégorie de produits vers les Émirats arabes unis, le Kazakhstan et la Turquie après le début de la guerre. Les volumes sont passés d’environ 23 millions d’euros avant 2022 à 62 millions en 2025, une hausse difficilement attribuable à la seule demande intérieure de ces pays. Cette dynamique suggère une utilisation systématique de ces États comme plateformes de réexportation vers la Russie.
Les pratiques courantes incluent la mauvaise déclaration des codes marchandises, l’omission d’informations sur le destinataire final et les longs chaînons de revente qui diluent la responsabilité. Environ six cents distributeurs officiels d’Ubiquiti dans le monde compliquent encore la traçabilité. Au sein de l’UE, les exportateurs de biens à double usage doivent inclure des clauses contractuelles interdisant la réexportation vers la Russie et la Biélorussie, mais sans surveillance effective, ces dispositions restent souvent théoriques.
Une menace technologique pour l’OTAN
Cette situation pose également une menace technologique pour l’Alliance atlantique. En testant des solutions commerciales dans des conditions de combat de haute intensité, la Russie adapte ces technologies à ses besoins militaires et développe des tactiques de contre-mesures. Elle utilise ainsi les innovations occidentales contre leurs concepteurs, accumulant une expertise précieuse sur les vulnérabilités de ces systèmes.
Les autorités européennes font face au défi de renforcer les mécanismes de traçabilité et la coordination entre douanes et agences financières. Une réponse plus vigoureuse s’impose pour que les sanctions restent un instrument de dissuasion réel et non une formalité. Le cas des antennes Ubiquiti illustre la nécessité d’une révision approfondie des contrôles à l’exportation et d’une meilleure coopération internationale pour contrer l’évasion des restrictions commerciales.