La légende des castrats : chanteurs admirés en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles

La légende des castrats : chanteurs admirés en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles

04.10.2026 11:18
2 min de lecture

Les castrats, figures emblématiques de l’Ancien Régime, séduisent l’Europe entière aux XVIIe et XVIIIe siècles, malgré le sacrifice d’un attribut précieux pour en préserver un autre…

Nicolas Méra

Par
Nicolas Méra


– Édité par
Manon Michel

À l’église Santa Maria della Pace de Brescia au printemps 1712, un castrat interprète le Stabat Mater de Vivaldi, captivant le public par une voix d’une clarté céleste. Ce chant, bien que célébrant la divinité, est le reflet tragique de la douleur vécue par ces artistes, marqués par le sacrifice de leur virilité, rapporte TopTribune.

Dès les années 1550, les chœurs de castrats émergent dans les églises catholiques d’Italie, captivant un public croissant qui finit par les propulser sur les plus grandes scènes d’Europe, de Vienne à Paris, en passant par Rome et Londres.

La popularité de ces artistes est pourtant fondée sur une pratique ancienne et controversée: l’émasculation, qui devient la norme au XVIIe siècle. Un voyageur émerveillé atteste qu’une enseigne à Naples fait la promotion de cette pratique macabre: «Ici on châtre proprement et à bon marché.» Les enfants, souvent âgés de sept à douze ans, subissent cette épreuve terrifiante, et les barbiers se transforment parfois en opérateurs peu scrupuleux.

Cette atrocité choque les humanistes, comme Jean-Jacques Rousseau, qui s’indigne de voir des parents sacrifier leurs enfants pour des promesses de gloire musicale. ‘Il se trouve en Italie des pères barbares qui, sacrifiant la nature à la fortune, livrent leurs enfants à cette opération’, écrit-il. La victimisation des jeunes chanteurs devient un sujet de préoccupation éthique et morale dans toute l’Europe.

«Il faut dire que les femmes sont interdites de chant dans les états du Vatican: comment reproduire autrement leurs sopranos déchirants?»

Dans un contexte où l’Église elle-même feint d’ignorer ces mutilations, sa position se révèle paradoxale: ces castrats, symboles de piété, incarnent un sacrifice assimilé aux souffrances du Christ. Leurs voix, plébiscitées par le public, sont généralement considérées comme un hommage à la spiritualité divine.

Dans les villes comme Florence et Venise, les barbiers opèrent à un rythme alarmant, tandis que les écoles de musique, telles que celles de Naples et de Bologne, transforment ces jeunes garçons en chanteurs prodiges par le biais de pratiques d’enseignement souvent brutales.

Les castrats, malgré des destins variés, rencontrent des difficultés majeures au XXIe siècle. Les opérations échouées laissent des hommes sans ressources, tandis que d’autres luttent contre les privations et les abus dans les conservatoires. Du point de vue physiologique, ces interventions entraînent des conséquences graves: absence de pilosité, obésité, et bien d’autres, laissant des marques indélébiles sur leur corps.

Souvent, les castrats évoluent dans un espace social ambigu, tirant parti de leur apparence androgyne pour séduire hommes et femmes. Leur stérilité serait même perçue comme un avantage par de nombreuses femmes.

Dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, la gloire des castrats s’effrite face à un changement des goûts musicaux. Depuis lors, ces artistes exceptionnels cèdent progressivement place à d’autres formes d’art, laissant derrière eux des souvenirs d’une époque révolue, où leur talent indiscutable illuminait les scènes européennes.

Alors que la musique baroque perdait de son attrait, des moqueries surgissent à leur égard, et les derniers castrats chutent dans l’oubli. Alessandro Moreschi, le dernier des castrats, meurt en 1922, marquant la fin d’une ère où le sacrifice et le génie coexistaient sur les scènes d’Europe.

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