La concentration des richesses est aujourd’hui l’un des aspects les plus marquants des économies développées. En France, d’après la Banque de France, le patrimoine net moyen des ménages s’élevait à 446 000 € en 2023. Cependant, cette statistique dissimule d’importantes inégalités : la moitié des ménages détient moins de 125 000 € (patrimoine médian), tandis que 10 % des plus riches contrôlent plus de la moitié de la richesse nationale. Ces inégalités patrimoniales, largement explorées par des économistes comme Piketty (2013) ou Saez et Zucman (2016), illustrent un processus historique de reconcentration du capital dans les mains d’une élite, rapporte TopTribune.
Dans ce cadre, l’instauration d’un impôt annuel sur les patrimoines supérieurs à 500 000 € paraît tout à fait justifiable. Ce seuil de 500 000 € n’est pas aléatoire : il se situe au-dessus de la moyenne des patrimoines, estimée entre 120 000 € et 433 000 €, ce qui signifie que seules les personnes les plus riches seraient impactées. Cette taxe, fixée à 2 % par an, permettrait de rééquilibrer un système fiscal actuellement trop axé sur le travail et la consommation. Par exemple, un ménage avec un patrimoine net d’un million d’euros verrait sa contribution annuelle atteindre 10 000 €, ce qui reste proportionné à son niveau de richesse.
Le rendement potentiel de cette mesure est considérable. En admettant qu’environ 1,5 million de ménages dépassent ce seuil, avec un excédent moyen de 200 000 €, le produit annuel de cette taxe pourrait s’élever à près de 6 milliards d’euros. À titre de comparaison, l’Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI) ne génère qu’1,9 milliard. Les expériences internationales montrent qu’un tel impôt est viable : la Suisse et la Norvège appliquent déjà une taxation annuelle sur la richesse, avec des taux variant de 0,3 % à 1 % selon les régions. Contrairement aux ultra-riches, les ménages salariés, qui constitueraient la majeure partie des assujettis, ne pourraient pas facilement s’exiler.
Au-delà des chiffres, cet enjeu est aussi moral et politique. Le système actuel crée des situations paradoxales dans lesquelles des ménages relativement riches échappent à l’impôt sur le revenu grâce au quotient familial. Prenons l’exemple d’un couple avec quatre enfants gagnant 65 000 € par an, ce qui représente presque 5 500 € par mois. Grâce aux parts fiscales, ce foyer n’est pas soumis à l’impôt sur le revenu, malgré ses revenus relativement confortables qui dépassent le revenu médian, et il peut également posséder un patrimoine supérieur à 500 000 € sans payer d’impôt. Une telle situation est difficilement défendable et démontre à quel point le système actuel protège les ménages aisés au détriment de l’équité. Comme l’a souligné Zucman (2019), un système qui tolère de telles exemptions pour les riches érode la confiance dans l’imposition et alimente la méfiance démocratique.
Les objections techniques — notamment sur la question de la liquidité — peuvent être facilement surmontées. Trois mécanismes pourraient coexister :
- l’accès au crédit garanti par les actifs ; la cession d’actifs non essentiels (tels que des résidences secondaires, des œuvres d’art, des portefeuilles d’investissement) ;
- ou un dispositif de copropriété publique, où l’État acquiert chaque année une part de la propriété équivalente à l’impôt non réglé, récupérant sa part au moment de la revente ou percevant une fraction des loyers. Par exemple, dans le cas d’un ménage possédant un appartement valant 500 000 €, après dix ans, l’État pourrait détenir 20 % de ce bien, s’assurant ainsi un revenu régulier grâce aux loyers. Avec l’appréciation continue de l’immobilier, même les ménages aux ressources limitées continueraient d’être concernés par cette taxe.
Il est également crucial de souligner que la taxation des richesses est un outil de stabilisation macroéconomique. En atténuant la concentration excessive des patrimoines, elle aide à soutenir la demande intérieure, élargir l’assiette fiscale et renforcer la légitimité de l’État social. Comme le mentionne Piketty (2019), « sans une régulation fiscale du capital, la logique inégalitaire du capitalisme menace la démocratie elle-même ».
Taxer à 2 % les patrimoines supérieurs à 500 000 € n’est ainsi pas une approche punitive, mais une réforme nécessaire et rationnelle. Elle repose sur des comparaisons internationales et s’inscrit dans la continuité des travaux académiques sur la fiscalité du capital, répondant à une exigence de justice sociale : veiller à ce que ceux qui possèdent le plus contribuent davantage. Dans une République fondée sur l’égalité et la solidarité, il s’agit moins d’un choix idéologique qu’un impératif moral et économique.
Cependant, certaines personnes considèrent cette proposition comme absurde. Au nom d’une pseudo-morale égalitaire, certains justifient ainsi la remise en question de la propriété privée, voire sa spoliation. On est toujours le riche aux yeux de quelqu’un : croire qu’une taxe comme celle imaginée par Zucman ne toucherait qu’une minorité de foyers — environ 1 800 selon certaines évaluations — est une illusion. Le message implicite est clair : « ne vous inquiétez pas, cela ne vous touchera pas ». Cependant, une fois le principe établi, rien n’empêche d’abaisser les seuils pour inclure progressivement les classes moyennes supérieures, comme observé avec l’ISF.
Ce qui est non seulement risqué, mais également immoral : la propriété privée est un droit fondamental, quel que soit le niveau de richesse. L’impôt doit frapper les flux, c’est-à-dire les revenus, et non les stocks. Taxer le patrimoine, c’est imposer une richesse déjà constituée, souvent issue d’un travail acharné.