Ressources maritimes florissantes, sous-sol riche en ressources énergétiques et en minéraux stratégiques, situation clé sur une des grandes routes maritimes de l’océan Indien : le canal du Mozambique présente des atouts précieux. Longtemps considéré comme une zone périphérique, il émerge désormais comme un axe géoéconomique crucial, au cœur des défis énergétiques, commerciaux et sécuritaires, rapporte TopTribune.
Par Loup Viallet
Ce potentiel est cependant entravé par une réalité persistante. Les menaces maritimes, les trafics illicitний, les instabilités politiques et les risques djihadistes continuent d’affecter une région où les ambitions de développement s’opposent à la nécessité de construire une stabilité durable.
Hydrocarbures : un avenir incertain sous haute vigilance
Le Mozambique reste l’exemple le plus marquant. Les découvertes significatives de gaz en mer, notamment au large de la province du Cabo Delgado, ont transformé la position du pays sur la scène énergétique mondiale. Le projet Mozambique LNG, dirigé par TotalEnergies en collaboration avec un consortium international, est l’un des investissements privés les plus essentiels jamais réalisés en Afrique subsaharienne.
Suite à l’insurrection dans le nord, ce projet a été temporairement suspendu depuis 2021, mais des signaux prudents de relance apparaissent, dépendant étroitement de l’évolution de la situation sécuritaire. Bien que les autorités mozambicaines, soutenues par des forces régionales, aient repris le contrôle de plusieurs zones stratégiques, la violence n’a pas entièrement disparu. Il est évident pour les intervenants du secteur que le processus de reprise demeure fragile et susceptible de régressions, tant l’équilibre sécuritaire dans le Cabo Delgado reste instable. Cette incertitude met en lumière un constat plus général : l’évolution économique dans le canal du Mozambique est intrinsèquement liée à la sécurité régionale.
Un potentiel minier et halieutique encore en attente d’exploitation
Outre les hydrocarbures, les rives du canal abritent d’importantes ressources minérales et maritimes. Le Mozambique est un des principaux producteurs africains de charbon et de minerais, tandis que Madagascar détient des réserves considérables de nickel, de cobalt et de sables minéraux, essentiels pour les chaînes de valeur de la transition énergétique.
Néanmoins, ces atouts à Madagascar se heurtent à des défis structurels bien identifiés : manque d’infrastructures, capacités logistiques restreintes, et dépendance aux financements externes. De nombreux projets miniers d’envergure, conclus récemment avec des partenaires étrangers, sont en attente, faute d’une clarté politique et réglementaire. Ces incertitudes sont devenues aujourd’hui des préoccupations majeures.
Madagascar : d’un acteur sécuritaire à une zone de turbulences
Alors qu’Andry Rajoelina présidait Madagascar, le pays s’était affirmé comme un acteur central dans la sécurité maritime régionale. Sa participation active aux mécanismes de coopération dans l’océan Indien, associée à une stratégie d’« économie bleue », avait consolidé la position d’Antananarivo auprès de ses partenaires.
Cependant, cette dynamique est désormais compromise. Bien qu’aucune rupture formelle ne soit survenue, l’ascension politique du colonel Michaël Randrianirina soulève de nombreuses interrogations. Diplomates et analystes s’accordent à dire qu’une militarisation accrue du gouvernement malgache pourrait altérer les équilibres soigneusement établis en matière de coopération sécuritaire et d’attractivité économique.
Ce constat n’est pas définitif, mais il constitue un risque latent. Ce risque est d’autant plus criant que Madagascar joue un rôle stratégique dans les dispositifs de surveillance maritime régionaux. Ces dernières années, les initiatives de coopération internationale dans le canal du Mozambique ont engendré des avancées significatives. Le programme MASE (Maritime Security), soutenu par l’Union européenne, a renforcé l’échange d’informations, la lutte contre le trafic illicite et la piraterie, ainsi que la sécurisation de certaines routes commerciales. Madagascar joue un rôle opérationnel essentiel, notamment dans le partage de données maritimes. Toute remise en question de son engagement ou perte de confiance de ses partenaires pourrait désorganiser l’ensemble du dispositif régional.
La France, par sa présence via Mayotte, La Réunion et leurs zones économiques exclusives, considère le canal du Mozambique comme un axe clé de sa stratégie en Indopacifique.
La France en Indopacifique face aux rivalités internationales
Le président Emmanuel Macron a souvent souligné l’importance de la stabilité de l’océan Indien occidental pour la France, tant économiquement que sécuritairement. La protection des voies maritimes, la lutte contre la pêche illégale, et le soutien aux coopérations régionales constituent les priorités de l’action française dans la région.
Dans ce cadre, l’évolution politique à Madagascar est scrutée de près à Paris. Les autorités françaises sont conscientes qu’une détérioration durable de la gouvernance malgache complique les efforts déployés depuis plusieurs années pour transformer le canal du Mozambique en un espace de stabilité, de commerce et de prospérité partagée.
Le canal du Mozambique est aujourd’hui un champ de rivalités affirmées. La Chine, les États-Unis, la Russie, l’Inde et les puissances européennes cherchent à accroître leur influence, qu’elle soit économique, diplomatique ou sécuritaire. Cette compétition croissante rend la région particulièrement vulnérable, chaque fragilité nationale pouvant entraîner des répercussions en chaîne.
Dans ce contexte complexe, Madagascar apparaît comme un élément essentiel. Si les incertitudes présentes devaient se concrétiser en ruptures politiques ou stratégiques, cela risquerait de compromettre les efforts réalisés ces dernières années pour sécuriser le canal, dynamiser le commerce maritime et valoriser de manière durable ses ressources.
Ainsi, le canal du Mozambique n’est pas seulement un espace de promesses. Il représente également un révélateur : en l’absence de stabilité politique et de continuité stratégique, même les régions les mieux dotées demeurent prisonnières de leur potentiel.