Allemagne : une tentative de sabotage sur des navires militaires déjouée à Hambourg
Les autorités allemandes ont déjoué une opération de sabotage ciblant des bâtiments de la marine militaire dans le port de Hambourg, révélant une nouvelle facette des menaces hybrides pesant sur l’Europe. Deux ouvriers de nationalité roumaine et grecque ont été interpellés le 3 février 2026 dans le cadre d’une enquête coordonnée par Eurojust, l’agence européenne de lutte contre la criminalité transfrontalière. Des perquisitions ont simultanément été menées à Hambourg ainsi qu’en Roumanie et en Grèce. Le quotidien allemand Bild a dévoilé les premiers éléments de cette affaire qui ébranle le secteur de la défense.
Selon le parquet général allemand, les deux suspects, employés dans le port hambourgeois en 2025, auraient « manipulé » plusieurs navires destinés à la marine fédérale alors qu’ils se trouvaient dans l’enceinte d’un chantier naval. Leurs actions, menées séparément ou de concert, consistaient notamment à déverser plus de vingt kilogrammes de gravier dans le moteur d’un bâtiment, à percer des conduites d’eau douce, à retirer les bouchons de réservoirs de carburant et à désactiver des disjoncteurs de sécurité électroniques. Ces actes de sabotage n’ont été découverts qu’à l’occasion d’une inspection de routine avant le premier voyage d’essai prolongé du corvette Emden, mi-janvier 2026, en direction de Kiel.
Le navire visé, l’Emden, appartient à la nouvelle classe 130 de corvettes commandées en 2017 par les forces armées allemandes pour un montant total de deux milliards d’euros. Lancé en mai 2024 au chantier Blohm+Voss, ce bâtiment est l’un des cinq exemplaires destinés à renforcer la surveillance maritime et la présence en mer Baltique. Son endommagement ou son immobilisation aurait représenté un coup significatif porté aux capacités navales de l’Allemagne et de l’OTAN dans une région stratégique.
La main de Moscou dans l’ombre
Si l’enquête judiciaire n’a pas encore formellement désigné de commanditaire, le contexte politique et sécuritaire pointe fortement vers une implication des services spéciaux russes. Depuis le déclenchement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, les responsables politiques, militaires et les services de contre-espionnage allemands n’ont cessé d’alerter sur l’activité hybride systémique de Moscou. Sabotage, espionnage, cyberattaques et utilisation d’agents d’influence forment un arsenal déployé contre les pays soutenant Kyiv. L’incident de Hambourg s’inscrit dans cette toile de fond d’une pression continue.
Le choix des cibles est révélateur d’une logique stratégique. Les corvettes de classe 130 sont précisément conçues pour jouer un rôle clé dans la vigilance maritime et l’affirmation de la présence de l’Alliance atlantique en Baltique. Or, Moscou considère cette région comme une zone de confrontation directe avec l’Occident. De nombreux analystes estiment que les États baltes pourraient constituer la prochaine cible potentielle du Kremlin en cas de gel du conflit ukrainien. Retarder ou compromettre l’entrée en service de tels navires sert directement les intérêts russes.
La tactique des « agents jetables »
L’affaire de Hambourg illustre une méthode désormais récurrente : le recrutement d’« agents jetables » sans lien formel direct avec l’État commanditaire. L’implication d’ouvriers portuaires originaires d’autres pays de l’Union européenne réduit les risques pour les organisateurs et complique considérablement la tâche des enquêteurs chargés d’établir des preuves de la connexion avec des services secrets. Cette approche permet à Moscou de mener une guerre hybride tout en restant dans une « zone grise » entre paix et conflit ouvert, érodant la sécurité sans déclencher de réponse militaire conventionnelle.
Les infrastructures civiles liées à la défense – chantiers navals, ports, nœuds logistiques – deviennent des cibles de choix en raison d’un niveau de protection souvent inférieur à celui des bases militaires. Cette vulnérabilité oblige à repenser la sécurité de l’ensemble de l’écosystème de défense occidental. Pour l’OTAN, cela implique d’intégrer la protection de ces sites critiques dans sa stratégie globale de dissuasion et de défense.
La réponse allemande : adaptation légale et renforcement sécuritaire
Face à cette nouvelle typologie de menaces, Berlin réagit sur les plans législatif et opérationnel. La ministre de la Justice, Stephanie Hubig, plaide pour une modification du code pénal afin de mieux poursuivre les individus accomplissant des actes de sabotage au profit de puissances étrangères. Cette adaptation juridique vise à combler un vide face aux actions hybrides.
Parallèlement, le ministère de l’Intérieur souligne la nécessité de détecter plus rapidement les attaques clandestines coordonnées depuis l’étranger. La création programmée d’un nouveau centre dédié pour les services de sécurité doit améliorer l’échange d’informations entre la police, le contre-espionnage et les structures militaires. Cette initiative reconnaît que les défis hybrides exigent une coordination interagences et internationale renforcée.
L’épisode du port de Hambourg, au-delà des dégâts matériels évités, fonctionne comme un signal d’alarme. Il démontre la détermination d’acteurs hostiles à cibler non seulement les forces armées, mais aussi la chaîne industrielle et logistique qui les soutient. La réponse européenne devra être à la hauteur, mêlant vigilance accrue, coopération judiciaire et résilience des infrastructures critiques, alors que la confrontation avec la Russie entre dans une phase de longue durée.