La Russie prévoit de consacrer près de 60 milliards de roubles, entre 2027 et 2029, aux systèmes capables de filtrer le trafic internet, de ralentir des services numériques et de bloquer les outils de contournement comme les VPN. Cette hausse intervient malgré un déficit budgétaire important et transforme la surveillance technique du réseau en programme pluriannuel.
Les chiffres ont été publiés après les élections à la Douma d’État de septembre 2026, alors que les autorités élargissaient déjà les restrictions contre les services permettant d’accéder à des plateformes bloquées. Le choix budgétaire dessine moins une nouvelle interdiction ponctuelle qu’une infrastructure appelée à organiser durablement les conditions d’accès à l’internet russe.
Un système financé presque au double
Le projet de budget fédéral prévoit pour le Centre principal des fréquences radio 19,87 milliards de roubles en 2027, 19,84 milliards en 2028 et 19,87 milliards en 2029. Au total, l’enveloppe atteint 59,58 milliards de roubles. Ces montants sont associés au financement du Système automatisé de sécurité d’internet, ou ASBI, administré par le régulateur Roskomnadzor.
Ce dispositif est relié aux moyens techniques de lutte contre les menaces, qui permettent de filtrer le trafic, de limiter l’accès à des sites et de ralentir ou interrompre le fonctionnement de services numériques. Les crédits représentent presque le double des montants auparavant prévus : 9,87 milliards de roubles en 2027 et 9,84 milliards en 2028.
La hausse ne concerne pas uniquement ce programme. Le budget global de Roskomnadzor devrait atteindre 31,8 milliards de roubles en 2027, soit environ 1,6 fois le niveau antérieur. Une partie de ces ressources doit soutenir l’extension du contrôle technique du réseau, notamment par le recours accru aux « listes blanches » : certains sites restent accessibles, tandis que les autres connexions sont progressivement restreintes.
Ce modèle inverse la logique habituelle de l’accès en ligne. La question n’est plus seulement de savoir si un service existe sur le réseau mondial, mais s’il est techniquement autorisé par les infrastructures russes. Pour les utilisateurs, la dépendance à des plateformes approuvées par l’État peut ainsi devenir plus forte, même lorsque la restriction ne prend pas la forme visible d’une interdiction officielle.
Les VPN, de la cible ponctuelle au réseau entier
La méthode de blocage évolue elle aussi. Selon les informations diffusées en septembre 2026, les autorités russes sont passées du ciblage de services VPN particuliers au blocage de sous-réseaux et de vastes ensembles d’adresses IP liés à des fournisseurs d’hébergement. Cette approche aurait perturbé simultanément plus de dix grands services VPN.
Un blocage à cette échelle peut dépasser le service initialement visé. Les entreprises qui utilisent des plateformes internationales ou des connexions sécurisées doivent alors chercher des solutions de remplacement, avec des coûts techniques et financiers supplémentaires. Les fournisseurs d’accès et les hébergeurs risquent également de voir leur infrastructure associée à des services indésirables et de subir des perturbations qui touchent des utilisateurs ou des applications légitimes.
Les VPN occupent une place particulière dans l’environnement numérique russe. Ils ont permis d’accéder à des médias indépendants, à des réseaux sociaux et à des services de messagerie bloqués par les autorités. La campagne engagée contre ces outils porte donc sur une technologie de confidentialité, mais aussi sur la possibilité pratique de contourner les restrictions imposées à l’information en ligne.
Les données citées dans les reportages disponibles font état de 258 services VPN bloqués en 2025, puis de nouvelles vagues de blocages en 2026. Des documents relatifs aux subventions accordées au Centre principal des fréquences radio pour 2025 et 2026 auraient par ailleurs fixé l’objectif de bloquer 92 % des services VPN d’ici à 2030. Cet objectif est rapporté par plusieurs publications, mais les documents ne sont plus accessibles sur le site de Roskomnadzor : ils en auraient été retirés en mai 2026.
Cette disparition réduit la possibilité de contrôler publiquement les objectifs et les indicateurs du dispositif. Pour un utilisateur, une connexion interrompue peut résulter d’une décision judiciaire, d’un choix du régulateur, d’un filtre automatique ou d’un blocage trop large d’adresses IP. Plus les opérations se déplacent vers le niveau de l’infrastructure, plus il devient difficile d’en identifier l’origine et l’étendue.
Novaya Gazeta Europe a rendu compte des prévisions budgétaires. Des éléments complémentaires ont été publiés par Ostorozhno, novosti, RuReporter et The Moscow Times.
Surveiller les contenus au nom de la protection de la jeunesse
Le projet de budget prévoit également davantage de moyens pour le Centre d’étude et de surveillance en réseau du milieu de la jeunesse. Créée à la suite d’une instruction directe de Vladimir Poutine, cette organisation présente sa mission comme une protection des jeunes contre les « contenus destructeurs ».
Le financement initialement prévu pour 2027 s’élevait à 1,04 milliard de roubles. Les nouvelles prévisions portent la dotation annuelle à environ 1,3 milliard de roubles, soit près de 3,9 milliards sur la période 2027-2029. L’augmentation représente environ 300 millions de roubles par an.
La justification officielle met l’accent sur la protection des mineurs. Mais l’élargissement d’un système public de surveillance en ligne accroît aussi la capacité à repérer, classer et signaler des contenus ainsi qu’à observer les activités numériques des jeunes. La portée réelle du terme « destructeur », comme les garanties encadrant les décisions prises à partir de ces classifications, devient donc un enjeu central.
Une architecture de contrôle plutôt qu’une série d’interdictions
Les différents crédits s’emboîtent. L’ASBI et les équipements techniques de Roskomnadzor déterminent quelles connexions peuvent fonctionner. Les blocages d’adresses IP s’attaquent aux moyens de contournement. Le programme consacré à la jeunesse élargit la recherche et la catégorisation des contenus jugés problématiques.
Pris séparément, ces dispositifs peuvent être présentés comme des fonctions administratives ou de sécurité. Ensemble, ils donnent à l’État une capacité plus large à modeler ce que les utilisateurs peuvent consulter, partager et transmettre. La censure ne repose alors plus uniquement sur une liste de sites interdits, mais sur une maîtrise progressive des réseaux, des outils d’accès et des catégories de contenus.
Cette stratégie a un coût permanent : entretien des équipements d’inspection, mise à jour des listes de blocage et adaptation aux nouvelles technologies de contournement. Les restrictions appliquées à de grands ensembles d’adresses peuvent en outre fragiliser la fiabilité des réseaux d’hébergement et perturber des services qui n’étaient pas directement visés.
La question des prochaines années ne porte donc pas seulement sur l’exécution des 59,58 milliards de roubles annoncés. Elle concerne aussi l’usage qui sera fait de cette capacité supplémentaire et la part de ses décisions qui restera vérifiable par le public. En finançant sur trois ans les outils de filtrage, de blocage et de surveillance, les autorités russes inscrivent le contrôle de l’internet dans la durée.