Les adaptations cinématographiques de Jane Austen s'éloignent du style critique des romans, selon les experts

Les adaptations cinématographiques de Jane Austen s’éloignent du style critique des romans, selon les experts

24.09.2026 22:06
3 min de lecture

Un nouveau film inspiré de «Raison et Sentiments» est sorti en salles mercredi 23 septembre. Plusieurs experts analysent comment les adaptations cinématographiques s’éloignent du style critique et ironique de la célèbre romancière.

Trente ans après le film de référence d’Ang Lee et d’Emma Thompson, une nouvelle adaptation du roman Raison et Sentiments de l’écrivaine anglaise Jane Austen arrive sur le grand écran. Ce film, réalisé par Georgia Oakley, offre une nouvelle lecture des tribulations sentimentales des sœurs Dashwood. D’ici la fin de l’année, une minisérie télévisée, cette fois inspirée d’Orgueil et Préjugés, sortira sur Netflix. Alors que les tentatives de porter à l’écran les histoires intemporelles de Jane Austen se multiplient, les experts décortiquent les principales erreurs de ces productions, rapporte TopTribune.

Dans la plupart des films et séries, la romance occupe une place centrale. Pourtant, Jane Austen mettait un point d’honneur à présenter ces héroïnes comme imparfaites, confrontées à des dilemmes moraux et des obstacles sociaux. Si les moments romantiques font partie de son œuvre, la critique de la condition féminine est tout aussi importante. Une dimension que le cinéma et les séries ont tendance à occulter, au moins en partie.

«Jane Austen connaissait son public», explique Sandie Byrne, professeure d’anglais à l’université d’Oxford. «Elle devait absolument inclure l’histoire d’amour classique et le ‘ils vécurent heureux pour toujours’ pour vendre ses livres. Mais elle ne fait pas du grand baiser, de la demande en mariage ou du mariage le point culminant du roman. De plus, il n’y a aucune description de l’église et des festivités.»

Tromperie sur les costumes, le style et… les dents

Si les fans de Jane Austen se sont interrogés sur l’absence de chapeaux à la sortie de la bande-annonce de Raison et Sentiments, il est utile de rappeler qu’à l’époque de la Régence, seules les très jeunes filles laissaient leurs cheveux détachés. Les plus âgées portaient strictement le couvre-chef, qui constituait un signe de maturité.

Dans les adaptations des œuvres de Jane Austen, les choix stylistiques font souvent débat: des costumes au maquillage, en passant par la coiffure. Dans le long-métrage Persuasion (2022) de Netflix, Anne Elliot (Dakota Johnson) porte du rouge à lèvres rosé et du mascara, ce qui lui a valu des accusations de présenter une «iPhone face». Un reproche souvent fait aux acteurs de drames d’époque lorsqu’ils paraissent trop contemporains.

«Ce qui me dérange, ce sont les cheveux, les dents et les corps sculptés du XXIᵉ siècle», étaye Juliette Wells, professeure d’études littéraires au Goucher College américain. «Je pense aux appareils orthodontiques et aux facettes dentaires, et aux belles dents que la plupart des jeunes acteurs arborent. En réalité, très peu des personnages de Jane Austen sont décrits comme ayant de belles dents. On peut supposer que la plupart d’entre eux n’en avaient pas.»

Autre élément déroutant: les actrices portent souvent une grande variété de costumes d’époque. Or, les gens du milieu décrit par Jane Austen n’avaient pas les moyens de s’acheter autant de vêtements.

Où est le style et le rythme d’Austen

La romancière anglaise est réputée pour ses dialogues spirituels et sa voix narrative omnisciente. On la lit pour son ironie, son style satirique et sa subtilité subversive. Retranscrire cette finesse littéraire à l’écran consiste en un véritable défi, que peu de réalisateurs parviennent à relever.

Selon les spécialistes, les adaptations cinématographiques se rapprochent davantage du style romantique de l’écrivaine Charlotte Brontë. Le dernier Raison et Sentiments s’inscrit dans cette veine: visuellement époustouflant, il instaure une ambiance romantique. «Mais Austen exprime tellement plus à travers ses dialogues», avance Katherine Sutherland, chercheuse en littérature moderne à l’université d’Oxford. «Le cinéma, lui, atténue de plus en plus les dialogues. Il les étouffe même (…) On constate une minimisation du verbal et une prédominance du visuel.» Dans les romans, le rythme est très lent, ce qui s’accorde mal avec les exigences du grand écran.

Un dernier reproche se cache dans la beauté des acteurs. Pour Sutherland, le choix d’acteurs incroyablement beaux «raccourcit en quelque sorte l’intrigue. On sait immédiatement, rien qu’en les regardant, que ce sont les héros. Et donc, d’une certaine manière, une partie du drame se perd.» Elle prend l’exemple d’Edward Ferrars (Hugh Grant) dans le Raison et Sentiments de 1995: dès la scène, inventée pour le film, où il s’entraîne à l’escrime avec la jeune Margaret Dashwood, il est perçu comme le héros séduisant. Un choix qui, selon elle, contribue à réduire la part de mystère et à accélérer le développement de l’intrigue.

Bien que les adaptations à l’écran ne remplaceront jamais l’histoire originale et que les spécialistes de la littérature se montrent plutôt critiques, rien ne vous empêche d’acheter votre place pour la prochaine séance de Raison et Sentiments. Ce sera l’occasion de vous faire votre propre opinion. Même si, on vous aura prévenu, le film se veut romantique et bucolique, quand Jane Austen cultivait l’ironie et la critique sociale.

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