
Stellantis s’apprête à franchir une étape importante dans sa collaboration avec Dongfeng, le constructeur chinois qui prévoit d’intégrer l’écosystème industriel européen du groupe, en ciblant l’usine de Rennes-La Janais pour la production de véhicules électrifiés. Cette démarche repose sur un triple calcul : optimiser l’utilisation d’une usine française sous-exploitée, offrir à Dongfeng un accès industriel au marché européen, et contourner partiellement les barrières douanières qui pèsent sur les voitures électriques fabriquées en Chine, rapporte TopTribune.
Ce signal est d’autant plus fort qu’il touche à un domaine délicat : la production automobile en France. Le 20 mai 2026, Stellantis et Dongfeng ont déclaré leur intention de former une coentreprise européenne dédiée à la vente, la distribution, la production, les achats et l’ingénierie de véhicules à énergies nouvelles. Le projet envisagé prévoit que Stellantis détienne 51 % de la coentreprise, tandis que Dongfeng en posséderait 49 %. Bien que la direction indique que ce projet est en attente d’accords définitifs et d’approbations réglementaires, les syndicats et Reuters s’accordent à désigner l’usine de Rennes comme le site potentiel d’assemblage d’au moins un modèle de Dongfeng, probablement sous la marque haut de gamme électrique Voyah.
L’intégration de l’usine de Rennes dans l’initiative avec Dongfeng
Officiellement, Stellantis et Dongfeng visent à établir une coentreprise qui permettrait de développer les activités de Dongfeng sur plusieurs marchés européens. Cette nouvelle entité s’appuierait sur les réseaux de commercialisation et de services après-vente de Stellantis pour distribuer les véhicules électriques premium de la marque Voyah, tout en intégrant des fonctions d’achats et d’ingénierie, ce qui indique que l’accord va au-delà d’une simple assemblée de produits.
Le centre industriel du projet se localise à Rennes-La Janais. Stellantis précise que les partenaires envisagent une production locale des véhicules Dongfeng à énergies nouvelles dans cette usine, en respectant les normes européennes et les exigences de type « Made in Europe ». Les syndicats, quant à eux, ont été plus directs lors d’une réunion extraordinaire, annonçant que le site breton produira un véhicule de la marque chinoise. Cette précision est cruciale. Si le projet n’est pas totalement finalisé sur le plan juridique, Rennes est déjà considérée comme le point d’ancrage français de cette initiative.
Antonio Filosa, directeur général de Stellantis, a résumé la situation en déclarant que les projets annoncés “redéfinissent” la coopération avec Dongfeng. Bien que le vocabulaire soit mesuré, le message est limpide : Stellantis ne se limite plus à une coopération en Chine avec son partenaire historique ; il accepte d’ouvrir une partie de son infrastructure européenne à un constructeur chinois. Cette évolution est d’autant plus significative que Dongfeng n’est pas un nouvel acteur dans l’univers de Stellantis. Historiquement lié à PSA avant la fusion avec Fiat Chrysler, qui a donné naissance à Stellantis en 2021, Dongfeng reste un actionnaire minoritaire du groupe avec un peu plus de 1 % du capital, selon Reuters. La collaboration, qui dure depuis plus de trente ans, change ainsi de nature : elle évolue d’une logique principalement chinoise vers une stratégie mêlant Chine et Europe.
Les motivations derrière l’expansion de Stellantis à Rennes
Le premier facteur à considérer est de nature industrielle. Rennes-La Janais est une installation emblématique, inaugurée en 1960 pour accompagner l’essor de l’industrialisation automobile en Bretagne. Au début des années 2000, l’usine avait la capacité de produire plus de 400 000 véhicules par an avec trois lignes d’assemblage. Cependant, après de multiples restructurations au cours des années 2010, sa production actuelle repose sur une seule ligne, dédiée au Citroën C5 Aircross.
Cette concentration sur un unique modèle nuit à l’équilibre économique du site. Dans l’industrie automobile, une usine rentable dépend de volumes de production suffisants, de cadences régulières et d’une visibilité sur plusieurs années. Ainsi, à Rennes, la question ne se limite pas à savoir quel modèle viendra s’ajouter à la gamme, mais à déterminer si ce modèle pourra générer suffisamment de charge de travail pour sécuriser les emplois, les investissements, et l’avenir du site dans le paysage industriel de Stellantis. L’introduction d’un véhicule Dongfeng pourrait donc répondre à un besoin immédiat : utiliser plus efficacement une capacité de production disponible en Europe. Stellantis sort d’une période financière difficile et s’efforce de retrouver une croissance rentable.
Les syndicats ont bien perçu cette tension. La CFE-CGC souligne que l’alliance n’a de sens que si elle permet une “charge industrielle durable” pour Rennes. La CFDT a prévenu qu’elle est favorable à un partenariat, mais seulement avec des garanties sur les volumes, l’emploi, les conditions de travail et l’avenir du site, selon L’Argus.
Dongfeng, Voyah et les nouvelles surtaxes : un projet automobile profondément européen
Pour Dongfeng, produire en France revêt une importance stratégique majeure. Actuellement, le groupe chinois est encore faiblement présent sur le marché européen : Reuters indique que Dongfeng et Voyah ont écoulé 3 210 véhicules en 2025, un chiffre modeste face à des concurrents européens, japonais et coréens, sans compter les nouveaux acteurs chinois sur le segment électrique. Néanmoins, Dongfeng nourrit de fortes ambitions internationales, visant 4 millions de ventes mondiales d’ici 2030, avec plus de 40 % hors de Chine.
Le marché européen est devenu plus complexe. Depuis octobre 2024, l’Union européenne a mis en place des droits compensateurs sur les véhicules électriques importés de Chine, après avoir constaté que la chaîne de valeur chinoise était favorisée par des subventions qui compromettent les producteurs européens. Les taux varient en fonction des constructeurs, étant de 17 % pour BYD, 18,8 % pour Geely, 35,3 % pour SAIC, et d’autres pour d’autres groupes.
Dans ce nouveau contexte douanier, la production en Europe devient un atout. Une voiture assemblée à Rennes n’est pas considérée comme un produit importé de Chine. De plus, elle peut être plus facilement présentée comme conforme aux normes européennes, à condition d’assurer la conformité de la chaîne de production, des composants, des méthodes et des certifications. C’est ici que l’accord avec Stellantis prend tout son sens pour Dongfeng, car il lui fournit un site, des compétences industrielles, un réseau de distribution et une crédibilité sur le marché local.
Stellantis y trouve également ses avantages. Plutôt que de laisser les constructeurs chinois évoluer seuls sur le marché européen, le groupe se positionne comme un acteur clé de leur intégration. Ainsi, il transforme une menace concurrentielle en opportunité de travail et en partenariat commercial. Cette démarche pragmatique se manifeste déjà dans d’autres parties de l’Europe, où des groupes envisagent de partager ou de louer leurs capacités excédentaires, et où des entreprises comme Magna fabriquent déjà des véhicules pour des marques chinoises en Autriche.
Le choix de Voyah, s’il est confirmé, est significatif. Cette marque haut de gamme permettrait à Dongfeng de pénétrer le marché européen par le segment premium, où les marges sont plus intéressantes et où l’innovation technologique joue un rôle clé. Cependant, ce pari reste risqué : l’image de marque de Voyah est encore relativement faible auprès du grand public en Europe, et un accès au réseau de Stellantis ne suffira pas à lui seul à générer une demande durable.