C’est un sujet qui divise depuis bien longtemps. Critiquée par la droite et les libéraux, la réforme des 35 heures est dans le même temps applaudie par une frange de la gauche sociale. Depuis la mort de l’ancien socialiste dimanche à l’âge de 88 ans, chacun y va de son avis pour faire le bilan de cette réforme structurelle adoptée en 2000 et portée par Martine Aubry. La promesse du PS était alors ambitieuse : créer 700.000 emplois en France et agir pour un meilleur partage du travail. Vingt-six ans après ce texte historique, la France fait toujours figure d’exception dans le paysage européen avec sa durée légale établie à 35 heures par semaine, rapporte TopTribune.
Détricotée par les gouvernements successifs, la réforme voulue par Lionel Jospin est aujourd’hui toujours debout. A-t-elle permis de créer des emplois ? De mieux partager le travail ? De mieux équilibrer vie personnelle et vie professionnelle ? Depuis vingt-cinq ans, les enquêtes menées à ce sujet se suivent et se contredisent.
Pour tenter de faire la lumière, 20 Minutes a interrogé Bertrand Martinot et Stéphane Jugnot. Le premier est expert à l’institut Montaigne et clairement opposé aux 35 heures, estimant que la France a été « trop loin ». Le second est chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), auteur de plusieurs rapports, et favorable à ce texte.
Les 35 heures ont-elles permis de créer des emplois ?
Stéphane Jugnot : « Il y a beaucoup d’études qui ont été faites sur la réforme des 35 heures. Elles ne sont pas toutes concordantes. Mais on peut considérer qu’elles ont permis de créer au moins 350.000 emplois, et ceci, semble-t-il, sans grand déséquilibre financier pour les entreprises. Certes, le coût du travail a augmenté, mais la productivité aussi. Les entreprises ont pu se réorganiser pour limiter la hausse du coût du travail. C’était un véritable marqueur politique, dans une période de forte croissance. »
Bertrand Martinot : « Oui, au début. Parce que la croissance économique était explosive en France et partout ailleurs. En 2000, le commerce international a bondi de 7 %, donc le contexte était favorable. Les entreprises qui avaient des carnets de commandes, elles ont dû embaucher. On a parlé de 200.000 à 300.000 emplois créés. Mais sur le long terme, l’effet des 35 heures, c’est zéro. Elles n’ont pas fait baisser le chômage. En revanche, elles continuent de coûter cher. Dans le secteur privé, c’est de l’ordre de 15 milliards d’euros par an, selon le rapport d’Antoine Bozio et d’Étienne Wasmer (rendu public en 2024). La France a décidé de subventionner la baisse du temps de travail, alors que c’est bien le travail qui crée de la richesse. C’est une hérésie. »
Quel impact a eu la réforme sur la vie des salariés ?
Stéphane Jugnot : « Les 35 heures ont été présentées comme une politique d’emploi. Mais pour moi, c’est aussi une politique qui est sociétale, parce qu’elle a eu un impact sur l’articulation entre la vie personnelle et la vie professionnelle des salariés. Quand j’ai été chargé d’évaluer la réduction du temps de travail, je n’avais aucun préjugé sur ses effets sur l’économie. Après les études qu’on a menées, avec des sources variées et des approches différentes, tout concorde pour dire que ça a eu un effet positif. »
Bertrand Martinot : « Certains salariés ont pu en profiter, notamment ceux qui peuvent faire des heures supplémentaires, parce qu’elles sont payées plus cher. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. En France, 80 % des salariés sont payés à l’heure. S’ils travaillent moins d’heures, mécaniquement, ils vont moins gagner. On ne peut pas avoir le temps de travail des Français et les salaires des Suisses. Si la réforme avait été si appréciée par les salariés, pourquoi Lionel Jospin n’a-t-il fait que 16 % à l’élection présidentielle de 2002 ? Parce que la fête était finie, que le chômage était reparti à la hausse et que des gens avaient vu leur salaire être gelé voire diminuer. Les RTT, c’est bien, mais si tu n’as de pouvoir d’achat pour en profiter ? Ce sont surtout les cadres qui en ont profité. »
Les 35 heures ont-elles modifié le rapport au travail ?
Stéphane Jugnot : « Oui, et il reste encore des changements dans le mode d’organisation du travail qui découlent de la réforme. On a des cycles qui ont été modifiés. Certaines personnes ont eu plus de vacances courtes, d’autres ont travaillé moins de jours. Mais la baisse de la durée du temps de travail n’a pas été aussi positive pour tout le monde. Pour certains, il y a eu une hausse de l’imprévisibilité des cycles horaires. Ceux qui ne pouvaient pas prévoir ne pouvaient pas vraiment profiter de périodes de basse durée. La baisse de la durée du travail n’a pas été linéaire pour tout le monde. Mais contrairement à ce qu’on entend, ça n’a pas modifié la valeur travail. Les RTT ne sont pas la cause ou la non-cause d’un désengagement des salariés vis-à-vis du travail. Si la relation a changé, c’est lié à un contexte social, totalement indépendant des 35 heures. »
Bertrand Martinot : « Quand on nous présentait la réforme des 35 heures, on nous disait que tous les autres pays allaient y passer. Dominique Strauss-Kahn expliquait que le temps de travail baissait depuis des années. Il avait raison, c’était le sens de l’Histoire. Le problème, c’est que ça s’est arrêté. La France est allée un cran trop loin. On s’est retrouvé à contretemps. Aujourd’hui, il est très difficile de revenir en arrière. Un exemple : si on remet le seuil à 39 heures, on fait perdre du pouvoir d’achat aux gens qui font déjà quatre heures supplémentaires ! »
Certains secteurs ont-ils pâti de l’adoption des 35 heures ?
Stéphane Jugnot : « Dans certains secteurs, la question se pose. Des salariés le disent. La baisse du temps de travail a pu engendrer une surcharge de travail et une imprévisibilité, ça, je l’accorde. Elle peut expliquer certains risques psychosociaux et des problématiques de charge mentale. Mais le débat doit être plus large. Le bilan doit être multidimensionnel. Pour la fonction publique, le problème, c’est qu’on a baissé le temps de travail mais sans embaucher, par tentative de réduction des dépenses. Elle a été appliquée mécaniquement comme dans le privé. Il n’y a pas eu la même réflexion des conséquences. »
Bertrand Martinot : « C’est certain ! A l’époque, je travaillais au ministère des Finances. Du jour au lendemain, on m’a donné trois semaines de congé en plus. Comme ça, sans aucune contrepartie. C’était comme un cadeau bonus. Alors au ministère, ça pouvait passer. Et souvent, on n’a pas pris toutes nos RTT. Mais à l’hôpital ou dans les mairies ? Dans le service public, les 35 heures ont apporté de véritables problèmes d’organisation. Dans le privé aussi. Dans les supermarchés, le nombre de clients n’a pas baissé, donc les salariés doivent faire la même chose mais en moins d’heures travaillées. Partout, les pauses ont été raccourcies, les cadences ont augmenté. »