
Dans son nouvel ouvrage, Louis de Menthon analyse comment Emmanuel Macron a laissé passer l’opportunité d’offrir une alternative significative à l’extrême-droite, malgré des atouts indéniables. Dans Macron en toutes lettres, abécédaire d’une présidence gâchée, l’auteur présente une thèse audacieuse, suggérant que la stratégie politique de Macron, centrée sur le « en même temps », a souvent manqué d’audace et de radicalité. Ce livre s’accompagne d’un entretien avec l’un des analystes politiques les plus perceptifs de cette fin de mandat, rapporte TopTribune.
Dans le titre, vous qualifiez la présidence de Macron de « gâchée ». Qu’est-ce qui justifie un tel jugement concernant un président ayant initié de nombreuses réformes ?
Ce jugement, bien que sévère, peut aussi être vu comme un compliment implicite. L’idée de gâchis renvoie à un potentiel inexploité. Macron possède des qualités indubitables : une combinaison rare de compétence, d’audace et d’originalité. J’établis une comparaison avec Trump ; bien que leurs idées divergent, ils partagent un goût pour la transgression et la disruption, comme l’a mentionné Macron en 2017. Cependant, près d’une décennie plus tard, il est évident que le trumpisme a gagné en popularité par rapport au macronisme. Macron n’a pas été capable de créer une alternative solide à l’extrême-droite, pourtant, il avait les moyens et l’opportunité d’y parvenir. En préférant faire des concessions à sa droite, plutôt que d’affronter directement les enjeux, il a opté pour des réformes sans grande ambition. Sa prudence a été son principal handicap.
Pourquoi avoir choisi le format d’un abécédaire pour cet essai politique ? Que vous permet cette structure que d’autres formats ne pourraient pas ?
Ce choix stylistique me permet d’aborder des thèmes variés tout en diversifiant les perspectives. De nombreux ouvrages sur Macron se concentrent uniquement sur les coulisses du pouvoir, tandis que l’analyse des politiques mises en œuvre est souvent secondaire. L’abécédaire offre une approche thématique plus approfondie : par exemple, les politiques fiscales, mémorielles, énergétiques, et bien d’autres. L’objectif était d’évaluer Macron en fonction de ce qu’il a accompli ou non, face à divers défis, au-delà des énigmes de sa personnalité.
De plus, l’abécédaire permet une grande flexibilité de ton. Entre les lettres, je peux opérer des transitions, que ce soit d’un ton analytique à une description narrative. J’évoque des éléments aussi disparates que le duo Macron-Mbappé et les dettes publiques colossales. Être président aujourd’hui implique une multitude de décisions, mais aussi des images fortes et une expérience commune. Enfin, je voulais que le livre évoque le vertige de la présidence : être Emmanuel Macron, c’est jongler avec les dossiers et les différentes facettes du pouvoir, d’où le choix de l’abécédaire en tant que reflet de cette complexité.
Vous faites une distinction entre audace tactique et audace stratégique. En quoi Macron aurait-il favorisé l’une au détriment de l’autre, et quelles en ont été les répercussions pour la France ?
Examinons sa gestion de la crise des Gilets jaunes, clé de nombreuses évolutions par la suite. L’audace tactique s’est manifestée lorsqu’il a, face à la crise et au recul de l’Elysée, proposé le Grand débat national, reprenant ainsi un souffle. En revanche, l’audace stratégique lui a fait défaut. Il a cédé sur des questions cruciales telles que la taxe carbone, a octroyé des aides financières aux classes moyennes, tout en déléguant le maintien de l’ordre à des préfets. Derrière un aspect joueur, se cache un conformisme typique, un choix de facilité qui illustre ce gâchis.
Comment interprétez-vous la dissolution prévue pour juin 2024 ? Est-ce une manifestation d’audace ou le symbole d’un échec à concrétiser sa vision ?
Les deux éléments coexistent ! Macron semble avoir voulu faire revivre l’esprit de 2017 avec un geste audacieux, presque « antisystème ». Pourtant, ce choix s’est soldé par une perte de soutien au sein même de son camp. Son erreur majeure réside dans son incapacité à tirer parti des résultats des législatives surprise, où le taux de participation était le plus élevé depuis 1997. Les Français se sont mobilisés pour exprimer leur souhait de ne pas accorder de majorité au RN. Macron aurait pu s’appuyer sur ce résultat pour insuffler un nouvel élan à son second mandat, mais il a préféré s’allier tacitement avec le RN plutôt que de collaborer avec la LFI, revenant ainsi à des alliances traditionnelles. Cela a renforcé une stagnation dans le paysage politique jusqu’en 2027.
Vous identifiez que Macron a « brûlé ses vaisseaux au mauvais endroit – tandis que l’eau monte ». Quels sont, selon vous, les principaux renoncements de cette présidence ?
Deux domaines majeurs me viennent à l’esprit : l’écologie et l’intégration. Dans ces deux aspects, le macronisme avait pourtant une voix à faire entendre. Quoi de mieux que de porter la transition écologique pour celui qui prône le dépassement des clivages et la transformation du pays ? Malheureusement, les événements des Gilets jaunes en ont décidé autrement. Actuellement, bien que Macron s’illustre sur la scène internationale avec une diplomatie climatique, sa politique d’intégration nationale stagne. Le Macron initial, celui capable d’identifier les racines socio-économiques du terrorisme après les événements tragiques du 13 novembre 2015, a laissé place à une inertie. Plutôt que de prendre les mesures nécessaires, il a choisi de se montrer symboliquement fort. Sous le prétexte du « en même temps », il a fait preuve d’un manque de radicalité évident.
Un ancien collègue de Rothschild a dit que Macron avait « l’imagination de De Gaulle, mais aucune gravitas ». Qu’est-ce qu’il lui a manqué pour rejoindre le rang des grands présidents de la Ve République ?
Affirmer que Macron a été le pire président de la Ve République est une conclusion hâtive. Les fins de mandats sont souvent cruelles, et il est probable qu’une certaine nostalgie surgisse à un moment donné pour sa présidence. Toutefois, la question demeure de savoir s’il sera le dernier président de cette République. De Gaulle demeure le plus grand en raison de sa capacité à établir des institutions durables, aujourd’hui mises à mal. À son arrivée au pouvoir, Macron n’a pas su créer un nouveau modèle politique, administratif ou social. Bien qu’il ne soit pas le seul responsable de la situation actuelle, son impopularité pourrait se révéler être un leurre ; l’histoire pourrait davantage lui reprocher une tranquillité mal placée, voire une indulgence.
Macron en toutes lettres, abécédaire d’une présidence gâchée (Éditions de l’Éclaireur, 314 pages, 19€).